Revu sur MUBI : All or Nothing


© 2002 Simon Mein / Thin Man Films / Les Films Alain Sarde / Studiocanal Tous droits réservés

Pour le commun des cinéphiles français, le cinéma social d’outre-Manche est la chasse gardée de Ken Loach qui œuvre depuis un demi-siècle à dénoncer tout ce qui ne va pas dans le système social britannique. Nous n’avons certes rien contre sa recette éprouvée de l’indignation maximale, qui donne souvent des films poignants. Nous lui préférons néanmoins l’approche moins militante de son compatriote Mike Leigh. Celui-ci s’intéresse davantage à l’aspect humain d’une misère pérenne, sans remède miracle, ni message édifiant. L’un de ses films les plus justes à ce niveau-là, qui ne bénéficie hélas pas d’une réputation exceptionnelle, est All or Nothing, encore disponible jusqu’à demain soir sur la plateforme de vidéo par abonnement MUBI. Le réalisateur y explore sans la moindre complaisance un petit groupe de personnages, composé de trois familles globalement dysfonctionnelles, dans la banlieue populaire de Londres. Il ne cherche point à en faire le cas exemplaire d’une couche sociale abandonnée à elle-même, mais plutôt à nous accompagner progressivement, avec une patience et une acuité du regard exceptionnelles, dans la découverte de ce microcosme d’une banalité saisissante.

Pendant la première heure de ce candidat malheureux à la Palme d’or du Festival de Cannes en 2002, gagnée à l’époque par Le Pianiste de Roman Polanski, il ne se passe essentiellement rien. Le quotidien des personnages, démunis autant matériellement qu’émotionnellement, pourrait être d’un ennui mortel, si ce n’était pour la mise en scène subtilement engagée de Leigh. Au fur et à mesure, la caméra pénètre dans l’intimité tristement terne des foyers, soit d’ores et déjà rendu à l’influence néfaste de l’alcool dans le cas des parents de Sally Hawkins dans son premier rôle au cinéma, soit amputé d’une présence masculine chez l’invariablement optimiste Ruth Sheen. Les choses ne vont guère mieux chez le chauffeur de taxi Phil, une victime de l’uberisation avant l’heure, qui subit docilement toutes les brimades qu’il reçoit de la part de ses clients, de sa femme aigrie et de ses enfants, au surpoids aussi imposant que leur incapacité à communiquer de façon constructive avec leurs parents.

© 2002 Simon Mein / Thin Man Films / Les Films Alain Sarde / Studiocanal Tous droits réservés

Bref, c’est l’éternel train-train d’existences marginales, privées autant de l’hypothèse même de rêves personnels que d’un quelconque sens de communauté qui irait au delà de bavardages au vocabulaire plus ou moins hostile. La maestria de Mike Leigh se confirme alors, quand cet édifice social si routinier est ébranlé dans ses fondements, gangrenés par la misère, à travers un événement dont le caractère médical doit résonner de manière bien bénigne en ces temps d’urgence sanitaire. La crise cardiaque du personnage le plus disposé à ce type de malheur – rétrospectivement, on se pose tout de même la question si c’est à cause du rôle du fils indigne que nous faisons un rejet viscéral à l’égard de James Corden, devenu depuis le présentateur vedette d’un talk-show nocturne aux États-Unis – conduit à une mise en question en règle du statu quo moribond. Sauf que, au lieu de la prendre comme prétexte pour une dégringolade vers la tragédie misérable, la mise en scène sait en tirer au contraire quelque chose de positif. Le masque de la médiocrité derrière lequel le couple, interprété à la perfection par Timothy Spall et Lesley Manville, s’était si longtemps caché est enlevé avec fracas, quoique pas non plus pour en faire soudainement des héros gonflés à bloc aux amphétamines volontaristes.

Non, All or Nothing se termine sur le constat d’une nouvelle normalité qui équivaut à une légère reprise de saveur dans des vies qui n’en avaient plus. Cette conclusion sans emphase superflue convient tout à fait à un film, qui nous touche toujours autant par la sympathie qu’il manifeste envers sa galerie de personnages, ordinaires au possible et pourtant si attachants grâce à l’interprétation sans fioriture d’un ensemble d’acteurs magnifique. Dans une filmographie qui comporte à peine une douzaine de films, celui-ci compte parmi nos favoris, peut-être aussi parce qu’il n’a jamais trouvé le même écho critique et public que les films suivants de Mike Leigh, comme Vera Drake et Be Happy.

© 2002 Simon Mein / Thin Man Films / Les Films Alain Sarde / Studiocanal Tous droits réservés



Critique film

A lire aussi

Laisser un commentaire