Coronavirus: quand le Premier ministre palestinien éclipse Mahmoud Abbas


Le contraste est saisissant: un président octogénaire aux rares discours pré-enregistrés et son Premier ministre qui multiplie en direct les analyses approfondies. En Cisjordanie, la crise du coronavirus met en exergue un Mahmoud Abbas qui semble fatigué face au dynamisme de Mohammed Shtayyeh.

Ce dernier, un sexagénaire présenté par les analystes comme un des successeurs possibles de Mahmoud Abbas, 84 ans, à la tête de l’Autorité palestinienne a pris rapidement des mesures pour tenter de juguler l’épidémie de Covid-19. A ce jour, 250 cas, dont un mort, ont été officiellement déclarés en Cisjordanie.

Dès les premiers cas confirmés début mars à Bethléem, M. Abbas a chargé Mohammed Shtayyeh de former un comité d’urgence doté de prérogatives pour court-circuiter les différents ministères.

M. Shtayyeh a ainsi annoncé dès le 5 mars le bouclage de Bethléem -en coordination avec Israël qui occupe la Cisjordanie depuis 1967- et déclaré l’état d’urgence, fermant les écoles et interdisant toutes les activités et déplacements non essentiels.

« Ils ont agi très rapidement et ont vraiment pris la gestion de la crise avec le plus grand sérieux », estime Gerald Rockenschaub, chef du bureau palestinien de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

– « Nouvelle génération » –

Alors que Mohammed Shtayyeh multipliait conférences de presse et visites sur le terrain, Mahmoud Abbas brillait par son absence.

Depuis le 5 mars, le président s’est largement retiré de la vie publique sans qu’aucune raison officielle n’ait été donnée, certains responsables évoquant toutefois la nécessité de le protéger de toute exposition au virus en raison de son âge.

Le président palestinien Mahmoud Abbas, lors d’une conférence de presse à New-York, aux Etats-Unis, le 11 février 2020 (AFP/Archives – Bryan R. Smith)

Des rumeurs sur sa santé fragile ont d’ailleurs poussé Saëb Erakat, le secrétaire-général de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) à tweeter fin mars que la santé du président était « excellente ». « Les nouvelles à propos de son entrée à l’hôpital sont nulles, vides et fausses. »

M. Abbas a mis fin à son mutisme le 3 avril avec un discours pré-enregistré de quatre minutes interprété comme visant à apaiser les inquiétudes sur sa santé. Une heure plus tard, M. Shtayyeh donnait une conférence de presse de 40 minutes pour répondre à des questions détaillées sur la gestion de l’épidémie.

Les deux hommes, tous deux membres du Fatah, parti laïc contrairement au Hamas islamiste qui contrôle la bande de Gaza, incarnent deux générations.

Arrivé au pouvoir lors de l’élection de 2005, dernier scrutin présidentiel palestinien organisé à ce jour, Mahmoud Abbas est le successeur de Yasser Arafat, leader historique décédé en 2004.

Si la plupart des dirigeants palestiniens sont issus de l’ère Arafat, Mohammed Shtayyeh est considéré comme faisant partie de la nouvelle garde.

Parlant couramment l’anglais, contrairement à M. Abbas, il est titulaire d’un doctorat de développement économique à l’université britannique de Sussex.

« Il est dynamique, il est jeune, il a de l’énergie », estime l’analyste palestinienne Nour Odeh. « Tout le monde est très reconnaissant que cela (l’épidémie de Covid-19, NDLR) tombe sous sa gouverne. »

Une nouvelle génération, comme la ministre de la Santé Mai al-Kaila, titulaire d’un doctorat en santé publique, est « en train de prendre les choses en mains et de prouver leur excellent travail », ajoute Mme Odeh, citant pour exemple les barrages palestiniens érigés en Cisjordanie pour empêcher la propagation du virus.

– « Successeur potentiel »-

Selon un sondage cette semaine auprès des Palestiniens de Cisjordanie, 96% des personnes interrogées font confiance au gouvernement pour gérer la crise. Et la popularité croissante de M. Shtayyeh alimente les discussions sur la succession de Mahmoud Abbas.

« C’est la première fois que Shtayyeh obtient un soutien important parmi le peuple palestinien en tant que successeur potentiel », estime Ofer Zalzberg, analyste au groupe de réflexion International Crisis Group. « Mais la crise n’est pas terminée et si les choses changent pour le pire, il risque un retour de bâton. »

Un bénévole palestinien prend la température d'une femme près de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 6 avril 2020 (AFP/Archives - ABBAS MOMANI)

Un bénévole palestinien prend la température d’une femme près de Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 6 avril 2020 (AFP/Archives – ABBAS MOMANI)

Les Palestiniens ont demandé une aide internationale de 137 millions de dollars pour faire face à l’épidémie, mais elle risque de se tarir car les pays occidentaux sont eux-mêmes aux prises avec la pandémie et ses conséquences financières, soulignent des analystes.

Dans ce contexte, le gouvernement palestinien pourrait avoir du mal à payer l’intégralité des salaires de ses employés le mois prochain tandis que des dizaines de milliers de Palestiniens travaillant en Israël restent chez eux privés de revenus en raison du confinement.

La propagation du virus et ses conséquences financières pourraient changer l’image de M. Shtayyeh. Mais « pour l’instant il a mérité les éloges et il en profite », souligne Mme Odeh.



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