le discours à géométrie variable du gouvernement


La pénurie de masques de protection respiratoire, objet d’une polémique depuis plusieurs jours, est due à « l’imprévoyance » des pouvoirs publics, qui auront « des comptes à rendre » après l’épidémie de coronavirus, a estimé dimanche le Dr Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France (FMF).

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé samedi avoir commandé 250 millions de masques, qui seront « progressivement » distribués, en priorité aux professionnels de santé. Une décision qui vise à rassurer, après la montée de la polémique sur le manque de matériel de protection chez les soignants.

Vendredi 20 mars, interrogé au 20 heures de France 2, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, Laurent Nunez, avait carrément refusé de reconnaître l’existence d’une pénurie de masques, suscitant l’indignation sur les réseaux sociaux. « Les masques sont livrés très régulièrement. […] Non, je ne reconnais pas qu’il en manque. Nous en avons parlé au conseil de défense, ces masques sont en cours de livraison, pour la plupart des départements ils ont été acheminés », avait-il expliqué. « Agnès Buzyn nous a fait perdre deux mois décisifs »

Stock public de masques

Le ministre, refusant d’entrer dans une « polémique », a rappelé que les stocks publics de masques « se sont réduits année après année » depuis dix ans, avec en début d’épidémie un total de « 117 millions de masques ». Le gouvernement avait conscience que cette situation « allait être une difficulté », a-t-il reconnu.

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Marisol Touraine, ministre de la Santé de 2012 à 2017 a regretté, dimanche 22 mars, auprès du « Parisien » que « certains veuillent alimenter des polémiques inutiles ». Elle affirme également que « les stocks de masques chirurgicaux ont régulièrement augmenté » entre 2012 et 2017.

Olivier Véran a, entre autres, fait savoir que la consommation prévue dans l’Hexagone était de « 24 millions de masques par semaine ». Le « stock stratégique d’Etat » n’en compte, pour le moment que 86 millions.

Pour les deux semaines à venir, a-t-il dit, priorité sera donnée aux personnels de santé en ville comme à l’hôpital et aux personnes intervenant auprès des personnes âgées, avec notamment 500 000 masques par jour pour les personnels des Ehpad.

« Il y aura des comptes à rendre »

En attendant, le personnel soignant, en première ligne face à l’épidémie, reste sceptique face aux annonces. « Les annonces c’est bien, voir réellement les masques ce serait quand même mieux », a réagi le Dr Hamon, estimant que « les masques auraient dû être commandés il y a plus de deux mois, voire trois ».

« L’heure n’est pas à la polémique [mais] il y aura des comptes à rendre, en attendant on va compter les morts », a-t-il ajouté. Son homologue Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération de syndicats médicaux français (CSMF) a pour sa part dénoncé sur CNews « un vrai retard dans la logistique de ces masques », prenant pour preuves « les plaintes de [ses] confrères qui n’en ont pas sur le terrain ».

« J’aurai confiance quand j’aurai les masques partout », a-t-il insisté.

« Toujours mieux que rien »

Depuis le début de l’épidémie, le gouvernement martèle que le port généralisé du masque dans la population n’est pas « l’alpha et l’oméga » de la lutte contre le Covid-19, et qu’il « ne sert à rien » d’en porter quand on n’est pas soignant. « Les services de réanimation sont pleins de gens qui pensaient qu’un masque les protégerait », a encore dit Olivier Véran sur LCI dimanche 22 mars.

« Je ne sais pas utiliser un masque, ce sont des gestes techniques [sic] », affirmait quelques jours plus tôt la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye pour justifier l’absence de consigne du gouvernement en ce sens. Le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, l’a aussi répété : « Il est inutile de porter un masque si l’on n’est pas malade », notamment car celui-ci peut provoquer « un faux sentiment de sécurité ».

Or comme l’écrit le « Figaro », si les masques chirurgicaux ne sont pas aussi filtrants que les FFP2, ils protègent évidemment aussi ceux qui les portent – c’est « toujours mieux que rien ». Mais face à la pénurie, il serait égoïste de se les accaparer au détriment des personnels soignants.

On a donc bien compris la doctrine du gouvernement : réserver les masques au personnel hospitalier, sans généraliser leur utilisation à l’entière population. Claude Got, professeure de médecine, et de Catherine Hill, épidémiologiste, ont réagi dans une tribune accusatrice sur « Le Parisien » :

« Faute de disposer d’un nombre suffisant de masques, la position du gouvernement et de la direction générale de la santé a été de dire qu’ils ne servaient à rien en dehors de l’équipement des personnels hospitaliers. Ceci est faux. Ils protègent doublement : ils évitent à ceux qui sont porteurs du virus (souvent sans le savoir) de le transmettre et évitent à ceux qui ne le sont pas de le récupérer. Les pays du sud-est asiatique arrivent à maîtriser l’épidémie sans confinement et le port généralisé du masque est un des éléments de leur stratégie. »

L’exemple asiatique

Les spécialistes rappellent notamment que le virus est véhiculé par des gouttelettes de salive, au moment de la toux, qui ne traversent pas les tissus imperméables. « Si le port des masques était généralisé, leurs utilisateurs auraient déjà l’avantage de ne pas se frotter la figure, le nez et la bouche pendant leurs courses », concluent-ils.

Le gouvernement a confirmé ce week-end la « doctrine » selon laquelle priorité serait donnée aux personnels soignants, malgré ces appels. Malgré, aussi, l’expérience de plusieurs pays asiatiques, comme Taïwan, Hong Kong ou Singapour, qui sont parvenus à contrôler l’épidémie de Covid-19 grâce à des politiques de quarantaines ciblées pour les personnes revenant de zones infectées et de port du masque généralisé, comme le raconte cet article du « Monde ».

 





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