Vu sur OCS : Le Passage du Rhin


© 1960 Vincent Rossell / Franco London Films / Société des Films Gibe / Universum Film / Gaumont Tous droits réservés

Et un autre repêchage avant disparition du service de vidéo par abonnement OCS avec ce film de guerre de André Cayatte, qui compte a priori parmi les Lions d’or du Festival de Venise plutôt obscurs. Pourtant, Le Passage du Rhin sait largement éviter la double dimension héroïque et aventurière généralement associée au genre, au profit d’un récit en deux temps à la sobriété saisissante. L’ambition moralisatrice et la lourdeur de l’écriture filmique dont le réalisateur a été souvent accusé ne s’y manifestent guère. Il s’agit au contraire d’un film assez avare en pathos patriotique et en louanges exacerbées du sacrifice, comme ont pu les cultiver ces deux classiques du film de prisonnier de guerre que sont, encore et toujours, La Grande illusion de Jean Renoir et La Grande évasion de John Sturges. Ici, le spectre des dilemmes possibles en temps de guerre est étonnamment large, sans que cette multitude d’approches ne mène à la perte d’une direction narrative à la fois claire et précise.

Le populisme engagé, dont le cinéma de André Cayatte n’est jamais tout à fait exempt, aurait pu d’emblée dicter le ton de cette histoire d’une captivité au long cours. Le film commence en effet littéralement depuis le point de vue des gens d’en bas, par le biais de l’existence souterraine du personnage de Charles Aznavour. A travers ce cadrage, la caméra semble nous suggérer d’entrée de jeu que Roger n’est qu’un pauvre boulanger, qui voit la mobilisation générale en 1939 comme l’occasion presque avantageuse de s’affranchir de son quotidien rythmé par les impératifs de livraison de tartelettes et une belle-famille oppressante. Quitte à remplacer la prison conjugale par celle en terrain ennemi, les débuts de la guerre en eux-mêmes ayant été un tel fiasco que toute activité belliqueuse est évacuée par voie d’une ellipse magistrale entre deux plans.

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En guise de colportage du mythe de la camaraderie, qui naît comme par miracle en temps de guerre entre des individus issus de classes sociales diamétralement opposées, et afin de permettre justement au récit de procéder à une mise en abîme de ces différences sociales, Roger se voit affublé d’un drôle de partenaire. Le journaliste Jean Durrieu n’a en effet pas grand-chose en commun avec cet ouvrier discret, jusqu’à devenir maladroit. Il croit dur comme fer en l’idéal de la liberté, mais encore plus en son devoir de citoyen français de combattre l’ennemi allemand, de respirer l’air excitant de la poudre. Et puis, c’est un intellectuel au moins aussi féru de belles femmes que d’occasions pour prouver son intransigeance morale. Un résistant né, quoi, à qui Georges Rivière – un acteur largement oublié de nos jours – confère cependant cet air mi-tragique, mi-irrésistible de l’idéaliste, qui sait pertinemment que tout son courage et toute sa détermination ne suffiront jamais pour modeler le monde selon ses désirs.

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L’union de la force du peuple ouvrier et de l’intelligentsia opportuniste durera finalement assez peu de temps. Tout l’exploit de la narration de André Cayatte consiste alors à ne pas laisser apparaître le va-et-vient régulier entre l’intégration progressive de Roger dans le cadre bucolique allemand et le vaillant combat clandestin de Jean comme un vilain dispositif scénaristique. Elle sait au contraire accentuer leur complémentarité, sans jamais forcer le trait. Même pas lors des nombreuses séquences de séduction, pas toujours orchestrées selon les règles désormais élémentaires du respect de la gente féminine. C’est au personnage joué souverainement par Nicole Courcel de faire principalement les frais de ce vestige d’une ère plus machiste. La description assez nuancée de l’ennemi juré allemand, seulement dans des cas exceptionnels esquissé tel un méchant caricatural, est, quant à elle, empreinte de cette ambiguïté humaine, qui distingue les histoires les moins manichéennes.

Enfin, le point crucial qui fait toute la qualité de Le Passage du Rhin, c’est sa capacité d’indiquer adroitement les idéaux absolus de l’héroïsme, du patriotisme, de l’individualisme et de tant d’autres valeurs abstraites, si chères à une société en temps normal, puis de les contourner sans le moindre pathos. Est-ce de la cruauté sèche et insensible avec laquelle André Cayatte dissèque alors des situations qui auraient pu trouver une solution infiniment plus convenue et consensuelle ? Ou bien, fait-il au contraire preuve d’une lucidité hors pair envers la nature humaine, capable de se réinventer à chaque nouvel obstacle et, surtout, très réactive dès qu’une opportunité insoupçonnée se présente à elle ? C’est justement par cette mise en valeur subtile de la souplesse des motivations de l’homme que se démarque ce film de guerre presque atypique, produit à peine quinze ans après les événements sanglants qu’il évoque de manière pratiquement périphérique.

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