Critique : Monsieur Deligny, vagabond efficace


Monsieur Deligny vagabond efficace

France : 2019
Titre original : –
Réalisation : Richard Copans
Voix de : Jean-Pierre Darroussin, Mathieu Amalric, Sarah Adler
Distribution : Shellac
Durée : 1h35
Genre : Documentaire
Date de sortie : 18  mars 2020

3.5/5

Agé de 72 ans, Richard Copans est dans le monde du cinéma depuis plus de 50 ans, comme étudiant à l’IDHEC pour commencer, puis, ensuite, comme directeur de la photographie, comme producteur et comme réalisateur de documentaires. Intéressé depuis 1974 par le travail de Fernand Deligny, il a décidé de faire un film non pas SUR cet éducateur, mais AVEC lui.

Synopsis : La vie de Fernand Deligny, éducateur célèbre, et son désir de cinéma croisent son accueil d’enfants autistes.
De l’hôpital d’Armentières en 1940 au hameau de Graniers, Deligny invente des lieux de vie qui permettent aux enfants et adolescents d’échapper à l’enfermement. Il crée du collectif et du réseau ; il invente un atelier permanent de recherche sur ce qui fait l’humain au–delà du langage.
On le connaît pour 2 films « Le Moindre Geste » et « Ce Gamin là ». Mais il n’a cessé pendant 40 ans d’articuler ses expériences de vie avec des essais cinématographiques. Truffaut sera un de ses compagnons de route.

L’enfermement

L’enfermement ! L’enfermement systématique de tous les enfants différents, les enfants considérés comme délinquants, les psychotiques, les autistes. Dès 1938, Fernand Deligny est parti de son métier d’instituteur pour rechercher inlassablement des solutions alternatives, plus humaines et, surtout, plus efficaces. Le déclic est intervenu lorsque, en 1938, il a été nommé instituteur spécialisé à l’hôpital psychiatrique d’Armentières. Un hôpital s’apparentant à une prison, avec beaucoup plus de gardiens que d’éducateurs et de personnel soignant. Les délinquants et les divers psychotiques qu’il y rencontre ne semblent avoir qu’un seul but : s’évader ! Un but auquel Fernand Deligny ne peut que souscrire, tant la liberté est importante pour lui. La guerre qui arrive, un incendie dans l’hôpital, ces événements vont contribuer à renforcer son combat contre l’enfermement : 200 jeunes délinquants et psychotiques qui s’échappent, la moitié seulement est rattrapée et, parmi ceux qui vont rester libres, sans accompagnement psychiatrique, certains qui retrouvent une vie « normale », avec travail, femmes et enfants. Très vite, Fernand Deligny va avoir pris conscience du fait que la très grande majorité de ces enfants considérés comme des marginaux, ces délinquants, ces psychotiques, sont issus de milieux très défavorisés au point qu’il aura cette réflexion : « à la veille de ta retraite (d’éducateur), tu prendras une bonne charge de dynamite et tu iras discrètement faire sauter quelques maisons dans un quartier de taudis : en une seconde tu auras fait plus de travail qu’en trente années ».

De livre en film, d’actions en réflexions, Fernand Deligny va continuer à enrichir sa démarche, s’orientant tout particulièrement vers les autistes mutiques avec son installation, au milieu d’eux, dans le Gard, à Monoblet, dans le hameau des Graniers, de 1967 jusqu’à sa mort en 1996. C’est là, avec Gisèle Durand, Jacques Lin et d’autres, qu’il va développer la notion de lignes d’erre, ces cartes qui relèvent les déplacements des enfants autistes qui vivent auprès de lui. Certes, les personnes parlantes et les enfants autistes ne partagent pas le langage, mais, grâce aux lignes d’erre, il devient possible de visualiser la manière dont ils partagent un territoire. Tout au long de sa vie, un seul crédo l’aura animé :  non pas « il faut qu’ils deviennent comme nous ! » mais « qu’est-ce que nous nous pouvons faire pour qu’ils nous voient, et qu’ils aient envie de vivre avec nous ? ». Pour ces enfants exclus de toute vie sociale, il propose d’inverser les valeurs : « Ne cherchons pas ce qui leur manque. Cherchons ce qui nous manque pour qu’ils nous voient ».

Le cinéma, c’est la liberté

L’enfermement ! Et si le cinéma, dont, sans bien réfléchir, on peut penser qu’il est un enfermement puisqu’on voit les films dans une salle, dans le noir, était au contraire un espace de liberté. On sait bien que, pour de nombreux cinéphiles, c’est un moyen de voyager, d’échapper à la routine quotidienne, de faire connaissance avec des cultures différentes. Pour les enfants autistes mutiques qui ne pas communiquent pas par le langage verbal avec leur environnement, l’image peut représenter une autre forme de langage. Dans ce qui ne peut être réduit aux mots, Fernand Deligny voit un salut : il voit dans l’image un moyen d’être frères avec les « sans mots ». C’est pourquoi, en 1948, lorsqu’il crée  l’organisation expérimentale « en cure libre » pour adolescents caractériels, délinquants et psychotiques, appelée La grande cordée, il demande une caméra dans le budget d’équipement.

Tout au long de son existence, les rapports de Fernand Deligny avec le cinéma ont été très forts et très féconds : pour lui la caméra n’est pas seulement un outil pédagogique et de communication, c’est également un outil de témoignage, comme le montrent les films Le moindre geste, présenté en 1971 au Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la Critique, Ce gamin là et A propos d’un film à faire. C’est le cinéma qui, en 1974,  a permis la rencontre de Fernand Deligny avec Richard Copans lorsque ce dernier est descendu dans les Cévennes pour participer à un tournage militant sur ce groupe d’adultes qui vivaient avec des enfants autistes mutiques. C’est toujours Fernand Deligny qu’on va retrouver conseillant François Truffaut, qui l’avait sollicité  sur les conseils d’André Bazin, sur Les 400 coups et L’enfant sauvage.

Les écrits de Fernand Deligny

Si la contribution au cinéma de Fernand Deligny peut trouver facilement sa place, sous forme d’extraits de films, dans un film documentaire à lui consacré, il était plus difficile pour Richard Copans, cinématographiquement parlant, de mettre en valeur la qualité de ses écrits. Des écrits qui représentent une somme considérable, l’anthologie de ses textes couvrant 1848 pages ! Les plus connus : Graîne de crapule et Les vagabonds efficaces. Afin d’être en phase avec sa volonté de faire un film AVEC Fernand Deligny, Richard Copans a choisi de faire dire des textes de Fernand Deligny par un acteur, jetant son dévolu sur Jean-Pierre Darroussin : « une voix connue, une voix populaire, d’un acteur chaleureux, que je savais capable d’humour, donc capable de s’emparer du texte, qui par moments est un texte un peu savant, mais qui a toujours une distance, une ironie, ou qui joue avec les mots ».

Conclusion

Bien que Fernand Deligny soit une référence majeure de l’éducation spécialisée, il faut admettre qu’il n’est pas très connu en dehors des spécialistes du domaine. Ce documentaire très riche, manifestement réalisé avec passion par un homme qui l’a bien connu, devrait permettre de remettre en lumière ce précurseur de l’antipsychiatrie.



Critique film

A lire aussi

Laisser un commentaire