Comment le gouvernement va essayer de faire passer la pilule du 49.3


Le gouvernement le savait et cela n’a pas manqué : sa décision de dégainer l’arme du 49.3 déclenche comme prévu une levée de bouclier dans l’opposition. Elle est d’autant plus grande que les uns et les autres ont été pris de court par la date surprise de cette annonce, en plein week-end. « Le premier ministre sous ses airs de dandy nonchalant a des méthodes extrêmement violentes », a dénoncé aussitôt Jean-Luc Mélenchon sur BFM tandis que Marine Le Pen, sur la même chaîne, estimait que l’exécutif se sert « de l’inquiétude des Français sur le coronavirus pour faire passer un coup de force ».

Les oppositions ont maintenant 24 heures pour déposer une motion de censure : deux devraient l’être, une commune aux forces de gauche, une venant des rangs des Républicains… Très vifs débats en perspective. Mais ce ne sont pas ceux-là que craint vraiment le gouvernement, qui dispose d’une confortable majorité dans l’hémicycle.

Quel coût politique ?

L’enjeu pour Edouard Philippe est désormais de rendre acceptable, tant que faire se peut, cette décision auprès d’une partie des députés de sa majorité réservés sur la méthode, auprès des partenaires sociaux et surtout auprès de l’opinion, à quelques jours des élections municipales. Avec une donnée, reconnue par tous : il y aura forcément « un coût politique » à l’utilisation de ce 49.3. Reste à savoir lequel et de quelle ampleur.

Depuis plusieurs jours, les membres de la majorité essayaient de préparer l’opinion à l’idée que, face à l’obstruction des députés LFI, ils n’avaient guère d’autre choix. « Sur une heure de débat, c’était 59 minutes de bordel où seules les oppositions émettaient un son », raconte un député Modem qui estime que le gouvernement a marqué quelques points dans l’opinion sur cette idée d’un débat empêché, en particulier par les Insoumis.

Sur BFM, Jean-Luc Mélenchon, malgré les milliers d’amendements déposés par son groupe, s’est défendu de tout blocage, estimant que lui et les siens n’avaient pas « exagéré ». Il y a encore quelques jours, Edouard Philippe lui-même reconnaissait qu’il fallait encore du temps pour que cette idée s’installe dans la tête des Français : « Je trouve compliqué et difficilement compréhensible pour l’opinion de prendre acte trop tôt », disait-il mardi dernier en réunion du groupe LREM. Pas sûr que les quelques jours passés depuis aient suffi. Dans la majorité, certains veulent pourtant croire que le coût ne sera pas si lourd : « Les Français s’en foutent, ils sont dans le virus, les vacances. ». Autre argument avancé : « C’est aussi avec le 49.3 qu’ont été adoptés dans le passé le RMI ou la CSG. La plupart du temps, c’est sur des avancées sociales »

Rassurer la majorité

Le gouvernement a devant lui autre front, interne : convaincre toute sa majorité de le suivre comme un seul homme. Le député (ex LREM) Matthieu Orphelin dénonce déjà par communiqué « une grave erreur politique et démocratique ». Combien seront-ils à exprimer des réserves ? « Il y aura de la frustration dans nos rangs car beaucoup de boulot avait été fait sur ce texte », reconnaît un député, qui parie quand même sur la cohésion de la majorité, excédée par la stratégie dure choisie par l’opposition.

Pour les rassurer, Edouard Philippe promet, comme le 49.3 le permet, que le texte qui sera adopté sans vote ne sera pas le projet initial mais une version amendée, « enrichie », intégrant les dernières avancées. « Si on fait un 49.3 discuté, amendé, on a une chance d’éviter un front uni face à nous », espère un député LREM. Et de ne pas couper les ponts avec la CFDT ?

« Le gouvernement va adopter un texte amendé avec plusieurs gestes en direction de la CFDT », assurait un membre de la majorité il y a déjà quelques jours. Interrogé par « l’Obs » après l’annonce du 49.3, Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT en charge des retraites, fixe ses conditions : « Là, on est très loin d’obtenir ce qu’on espérait. Par exemple, sur la question de la pénibilité, des amendements de la majorité allaient vraiment dans le bon sens. Mais il faut que le Premier ministre valide l’ensemble pour que ça puisse déboucher sur les départs anticipés que nous réclamons – et ça, seul le gouvernement peut le décider. On demeure suspendus à la loi finalement adoptée. Attendons de la voir avant de décider de la suite… »

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Reste à savoir ce que dira exactement le texte du gouvernement qui sera envoyé au Sénat. Au regard des amendements déjà adoptés et de ceux qui étaient prévus, il est possible de se faire une idée. La garantie du montant de la pension à tous ceux qui cotisent déjà devrait être inscrite. Est aussi prévue une future grande négociation dans les branches professionnelles pour identifier les emplois exposés à trois facteurs ergonomiques de pénibilité (postures, port de charges lourdes, manutention), ainsi que l’ouverture du compte profession de prévention aux fonctionnaires. On peut aussi citer l’extension de la retraite progressive à l’ensemble des Français, permettant de diminuer progressivement la durée du travail à 80 % ou à 60 % pour ceux en fin de carrière, la garantie de la pension de réversion aux divorcés, la majoration de 5 % des droits pour les parents d’enfant handicapé, ou encore le fait de réserver à la mère l’attribution de la moitié du bonus par enfant… « Pour mieux faire passer leurs recours au 49.3, ils vont rajouter trois ou quatre mesures fortes », croit même savoir un député LREM.

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Suffisant pour faire baisser la température ? « L’important, ce n’est pas le 49.3, ça a toujours été le fond de la réforme », répond auprès de l’Obs le Cédétiste Frédéric Sève. « Ce 49.3 aura un coût politique. Mais dès le premier janvier 2022, des bénéfices sociaux seront perceptibles, notamment pour les agriculteurs, les indépendants, les commerçants, se rassure Patrick Mignola, le patron des députés Modem à l’Assemblée nationale, alliés de LREM. Les gens se diront peut-être dans deux ans qu’on a secoué fort le pays, mais qu’ils en retirent des bénéfices concrets. On rendra les clés d’un véhicule plus propre et plus rapide ». A condition d’éviter les sorties de route.





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