La crise irano-américaine est loin d’être résolue



« Mission accomplie ». On se souvient du tort qu’avait fait à George W. Bush cette banderole prématurément déployée sur le porte-avions USS Abraham Lincoln, le 1er mai 2003. En entendant Donald Trump annoncer mercredi 8 janvier que la crise avec l’Iran était terminée et que les Américains « devraient être extrêmement reconnaissants et heureux », certains se sont demandé si l’histoire ne bégayait pas.

Mission accomplie, vraiment? C’est le scénario que cherche à vendre la Maison-Blanche, un scénario que s’est empressé d’adopter un Wall Street soulagé par l’apparente détente entre les Etats-Unis et l’Iran. A quoi ressemble cette version optimiste? A ceci: le régime des mollahs, déjà fragilisé par les sanctions économiques contre leur pays, a compris qu’il serait suicidaire de riposter violemment à l’assassinat du général Soleimani, héros national et chef de la force Al-Qods des gardiens de la révolution. Il a donc lancé une attaque limitée contre les bases américaines en Irak, et l’affaire en restera là sur le plan militaire. Sous la pression de Trump et des sanctions, Il ne leur reste plus qu’à revenir s’asseoir à la table de négociation pour négocier avec l’Amérique et ses alliés de l’OTAN.

Parmi les analystes ou éditorialistes américains, certains partagent cet optimisme. « Je suis de plus en plus convaincu que le pire de la crise avec l’Iran est passé », estime Daniel Drezner, professeur de politique internationale à l’Université Tufts, dans le Washington Post. « C’est presque toujours ainsi que ce genre de crise finit, renchérit Michael Cohen, éditorialiste au Boston Globe. Je sais bien qu’il y a des exceptions mais la norme historique, dans des crises internationales comme celle-ci, est que les deux camps décident généralement qu’ils ont plus à gagner à résoudre leurs problèmes pacifiquement qu’à les laisser échapper à tout contrôle. » Le meilleur parallèle, à ses yeux, est la crise des missiles avec Cuba, en 1962.

Guerre asymétrique

Mais cet optimisme est très loin de faire l’unanimité. Les pessimistes avancent plusieurs arguments. 

Si Trump a mis en avant la supériorité militaire écrasante des Etats-Unis –et bien réelle– l’Iran n’a pas « raté » son attaque de missiles contre les bases américaines en Irak. Téhéran a bien pris soin d’alerter les Irakiens de l’imminence d’une attaque, et les soldats finlandais et lithuaniens présents sur l’une des bases –donc certainement les Américains– étaient également prévenus. L‘absence de victimes côté américain était donc voulue, mais cela ne veut pas dire que les missiles iraniens sont inefficaces. Au contraire, l’attaque de septembre dernier contre les installations pétrolières saoudiennes a stupéfié les services occidentaux par son audace et sa précision. Les missiles iraniens à longue portée peuvent frapper à plus de 2.400 km des frontières iraniennes, soit pratiquement n’importe où dans le Golfe persique. S’ajoute aux missiles un impressionnant arsenal de drones. 

Les Iraniens ont toujours préféré la guerre asymétrique: attentats à la bombe, assassinats et sans doute bientôt, craignent de nombreux experts, cyberterrorisme. Ils sont mieux équipés que jamais pour mener une telle « guerre du faible », grâce aux efforts de Soleimani pour constituer un réseaux d’alliés au Moyen-Orient. Cette semaine, un rapport du Center for Strategic and International Affairs estimait que le nombre total de combattants de ce réseaux pro-iranien dans la région est passé de 150.000 à plus de 250.000.

Les milices pro-iraniennes en Irak (qui ont perdu l’un de leurs commandants dans l’attentat contre Soleimani) ont par ailleurs indiqué qu’elles chercheraient à se venger, tout comme Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah au Liban. Les officiels iraniens ayant indiqué qu’ils conduiraient une riposte « proportionnée » à la mort de leur général, on peut sans peine imaginer l’assassinat d’un Américain de haut rang, dans la région ou ailleurs. Pour ces derniers, Sir John Jenkins, ancien ambassadeur britannique en Arabie saoudite, offre ce conseil: « J’éviterais certainement de me montrer dans de nombreux endroits publics, car le risque d’être tué ou kidnappé est très élevé ».

Menaces explicites

Sur le front du pétrole, les Iraniens éviteront sans doute de fermer le détroit d’Ormuz, un casus belli pour les Américains. « Mais ils peuvent frapper des pipelines, pratiquer le sabotage comme ils l’ont fait avec des tankers en mai et juin dernier et, au-delà, ils seront peut-être enclins à frapper de nouvelles cibles dans de nouveaux endroits », estime Matthew Reed, un consultant en énergie spécialisé sur le Moyen-Orient. 

L’Iran n’a pas renoncé aux menaces. Les Etats-Unis ont fait grand cas d’un tweet du ministre iranien des Affaires étrangères, après l’attaque contre les bases américaines: « L’Iran a pris des mesures proportionnées d’auto-défense (…), nous ne cherchons pas une escalade des hostilités ou la guerre mais nous nous défendrons contre toute agression. » Mais d’autres ont émis des menaces explicites. Un haut commandant des gardiens de la révolution promet ainsi d’ »infliger à l’ennemi une vengeance plus dure dans un futur proche », tandis que le commandant des forces aériennes des gardiens décrit les frappes de missiles comme seulement le début d’une « opération majeure » contre les Etats-Unis.

Difficile, vu l’émotion soulevée par l’assassinat de Soleimani, d’imaginer le régime de Téhéran prêt à considérer le chapitre clos. L’assassinat d’un officiel d’un rang aussi élevé change la donne. En ignorant la séparation traditionnelle entre acteurs étatiques (les officiels d’un régime) et acteurs non-étatiques, les Etats-Unis ont établi une nouvelle norme. « Cette justice produira inévitablement le chaos », estime Douglas Wise, ancien de la CIA et du renseignement militaire.

Les Etats-Unis n’offrent rien à l’Iran. Au contraire, Trump a annoncé des « sanctions punitives supplémentaires » et demande une capitulation sur le nucléaire. Les Etats-Unis s’en tiennent aux demandes exprimées par Mike Pompeo, le secrétaire d’Etat, en mai 2018: arrêt de la prolifération des missiles, fin du soutien aux forces pro-iraniennes dans la région, démobilisation des milices chiites en Irak, retrait de la Syrie, renoncement total aux menaces contre les pays voisins.

Une escalade possible

L’assassinat de Soleimani rend un accord des Iraniens encore plus improbable: plus que jamais ils voient dans leurs missiles et, peut-être, une future arme nucléaire, la seule dissuasion possible contre l’ »ennemi américain ». Le danger d’escalade secrète du programme nucléaire est réel. A l’inverse, la possibilité d’un retour à la négociation est d’autant plus incertain qu’il n’existe aucun « back channel », aucun lieu de discussion discrète entre les deux pays. Sans une telle soupape, « une escalade à petit feu (du type attaques de missiles par des alliés, cyberattaques et menaces contre le trafic naval dans le Golfe, peut-être même plus que tout cela) continuera sans aucun doute au cours des prochains mois, sinon jusqu’à l’élection présidentielle américaine », prédit Sanam Vakil, chercheuse à la Chatham House, un centre de recherche londonien. L’élection américaine aura lieu le 3 novembre. Dix mois sur une poudrière, c’est long.

« Mission accomplie ». On se souvient du tort qu’avait fait à George W. Bush cette banderole prématurément déployée sur le porte-avions USS Abraham Lincoln, le 1er mai 2003. En entendant Donald Trump annoncer mercredi 8 janvier que la crise avec l’Iran était terminée et que les Américains « devraient être extrêmement reconnaissants et heureux », certains se sont demandé si l’histoire ne bégayait pas.

Mission accomplie, vraiment? C’est le scénario que cherche à vendre la Maison-Blanche, un scénario que s’est empressé d’adopter un Wall Street soulagé par l’apparente détente entre les Etats-Unis et l’Iran. A quoi ressemble cette version optimiste? A ceci: le régime des mollahs, déjà fragilisé par les sanctions économiques contre leur pays, a compris qu’il serait suicidaire de riposter violemment à l’assassinat du général Soleimani, héros national et chef de la force Al-Qods des gardiens de la révolution. Il a donc lancé une attaque limitée contre les bases américaines en Irak, et l’affaire en restera là sur le plan militaire. Sous la pression de Trump et des sanctions, Il ne leur reste plus qu’à revenir s’asseoir à la table de négociation pour négocier avec l’Amérique et ses alliés de l’OTAN.

Parmi les analystes ou éditorialistes américains, certains partagent cet optimisme. « Je suis de plus en plus convaincu que le pire de la crise avec l’Iran est passé », estime Daniel Drezner, professeur de politique internationale à l’Université Tufts, dans le Washington Post. « C’est presque toujours ainsi que ce genre de crise finit, renchérit Michael Cohen, éditorialiste au Boston Globe. Je sais bien qu’il y a des exceptions mais la norme historique, dans des crises internationales comme celle-ci, est que les deux camps décident généralement qu’ils ont plus à gagner à résoudre leurs problèmes pacifiquement qu’à les laisser échapper à tout contrôle. » Le meilleur parallèle, à ses yeux, est la crise des missiles avec Cuba, en 1962.

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