Critique : Cendres et diamant


Cendres et diamant

Pologne, 1958

Titre original : Popiol i diament

Réalisateur : Andrzej Wajda

Scénario : Jerzy Andrzejewski & Andrzej Wajda, d’après le roman de Jerzy Andrzejewski

Acteurs : Zbigniew Cybulski, Ewa Krzyzewska, Waclaw Zastrzezynski, Adam Pawlikowski

Distributeur : Malavida

Genre : Drame historique

Durée : 1h43

Date de sortie : 3 juillet 2019 (Reprise)

3,5/5

Si seulement chaque pays pouvait disposer d’un chroniqueur officieux animé par la même maestria cinématographique que Andrzej Wajda ! En dépit de son destin historique pour le moins mouvementé, la Pologne peut en effet s’estimer heureuse d’avoir eu un réalisateur d’un tel talent à son service, de surcroît quasiment exclusif puisque, contrairement à la plupart de ses contemporains, Wajda n’a jamais ou presque goûté à l’exil créatif. Cet attachement à l’âme polonaise est particulièrement saisissant dans Cendres et diamant, son troisième long-métrage, dans lequel les bouleversements historiques de l’immédiat après-guerre sont disséqués magistralement. Nul besoin d’y prendre ouvertement parti pour l’un ou l’autre des camps qui espèrent désormais tirer profit du vide du pouvoir, laissé par l’occupant allemand en pleine déroute. Car le prétexte des célébrations de la victoire en mai 1945 sert ici de révélateur prodigieux des options sans exception mauvaises qui s’offrent à ce fier peuple de l’Europe de l’Est, depuis toujours écartelé entre ses voisins puissants. A partir d’un cadre temporel réduit et d’un décor guère plus ample, Andrzej Wajda y observe avec une malice mêlée d’amertume le marchandage sournois qui succède habituellement aux excès de la violence guerrière. Chacun cherche à trouver sa place dans ce nouvel ordre du monde national – que l’on pourrait aisément extrapoler sur l’équilibre des forces à l’œuvre pendant le demi-siècle de la Guerre froide – y compris le personnage principal, un ancien soldat toujours prêt à tuer pour une cause qu’il jugeait juste jusque là. L’interprétation étonnamment moderne de Zbigniew Cybulski lui confère une sensibilité à fleur de peau, tout à l’honneur de ce film qui, une dizaine d’années après l’armistice, ne se faisait déjà plus aucune illusion sur l’avenir à moyen terme de la Pologne.

© Malavida Films Tous droits réservés

Synopsis : Le 8 mai 1945, l’ancien combattant de l’armée polonaise clandestine Maciek attend en embuscade avec son supérieur Andrzej près d’une chapelle en rase campagne le passage du convoi de Szczuka, le nouveau secrétaire régional du parti communiste. Mais au lieu de tuer le haut dignitaire, l’attentat des nationalistes sera fatal à deux ouvriers innocents. Maciek et Andrzej attendent dans la ville la plus proche les instructions de leur réseau. Quand ils se rendent compte qu’une nouvelle opportunité de passer à l’action s’offre à eux, mais que leur combat risque d’être perdu d’avance, ils hésitent sur la voie à emprunter. En plus, l’éternel séducteur Maciek s’éprend d’une serveuse, qui finit par se montrer réceptive envers ses avances.

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La lutte continue

La fin d’une guerre n’apporte pas uniquement la paix, mais aussi son lot de perdants, incapables de s’accommoder du nouveau statu quo qui n’a plus rien à voir avec l’ordre précédent des choses. L’heure des profiteurs opportunistes a alors sonné, avec tout ce que cela implique en termes de trahisons et de fragilité des alliances, encore si solides pendant la guerre, tant que l’ennemi commun constituait une menace sérieuse. La redistribution des cartes ne se fait jamais harmonieusement en ces moments charniers, lorsque l’odeur du souffre des batailles plane encore sur l’instabilité généralisée. Bref, on meurt toujours sans états d’âme au cours de ce dernier sursaut, avant que la normalité ne prenne à nouveau le dessus. Dans Cendres et diamant, la vie ne vaut donc pas forcément chère, bien que le récit prenne plutôt un air d’oraison funèbre que d’ultime massacre avant le rangement définitif des armes. Sauf que personne parmi la dizaine de personnages ne sait vraiment comment décrocher de cette drogue de la violence, comment rendre dignement son lustre à un pays si maltraité pendant six longues années. Ni l’ancien idéaliste Maciek, par ailleurs assez las de la guerre, qui a pourtant besoin d’un coup de cœur romantique pour se rendre compte à quel point son cœur, justement, n’y est plus dans les tactiques de guérilla perçues comme héroïques il n’y a pas si longtemps. Ni toute une galerie d’administrateurs du chaos, qui s’affairent autour de la dépouille de la Pologne avec comme seule ambition de faire avancer leurs pions respectifs sur l’échiquier du sinistre dépeçage.

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Pourvu que la nouvelle Pologne soit belle

Ponctuée de règlements de compte qui ne débouchent que sur de la stérilité rancunière, la laideur évidente de l’intrigue est relativisée de façon remarquable par la beauté formelle renversante du film. Ce ne sont pas tant les motifs à forte valeur symbolique qui nous ont subjugués, comme ce Christ crucifié et renversé dans les décombres d’une église, mais l’intensité sourde de chaque plan, ainsi que la synergie entre eux, à aucun moment ostentatoire mais au contraire hautement cohérente dans le maintien sans faille d’une tension narrative redoutable. Arrive ce qui doit arriver du côté de l’histoire dans le mouvement inextricable vers le bas de sa spirale d’événements fatidiques, le point crucial du récit nous paraît être cependant son ton oppressant, traduit par de magnifiques compositions de plans dépourvus de lignes de fuite. Impossible en effet de se soustraire à la fois au sort peu reluisant de ce microcosme provincial, d’ores et déjà soumis à des considérations globales qui le dépassent cruellement, et surtout à l’art de la fascination cinématographique tel qu’il est pratiqué par Andrzej Wajda. Celui-ci y excelle dans la visée accusatrice subtilement détournée, la mise en cause de ce triste cirque peuplé de démagogues et de laissés-pour-compte passant davantage par des échanges en apparence anodins – comme celui entre Maciek et le vieux portier ou encore celui entre le secrétaire subalterne et le rédacteur issu de l’ancienne garde, pas invité à la fête censée annoncer un avenir radieux – que par la posture du brûlot politique tendancieux, plus facile et également plus paresseuse.

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Conclusion

Plus de trois ans après la disparition de Andrzej Wajda en octobre 2016, on aurait pu craindre que ce nom majeur du cinéma européen tombe progressivement dans l’oubli. Grâce à la restauration splendide de l’un des films les plus marquants de son illustre filmographie, osons espérer qu’un nouveau public cinéphile sera converti à l’admiration de ce cinéaste. Car le maître polonais était en mesure d’atteindre des sommets cinématographiques, comme dans le cas présent, à condition de troquer l’engagement partisan exprimé un peu trop explicitement dans ses films sans doute les mieux intentionnés contre une confiance aveugle en ses capacités formelles hors pair.



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