Le grand ayatollah Sistani réclame des élections pour sortir de la crise en Irak


Le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique en Irak, a appelé vendredi à des élections anticipées pour sortir le pays de la crise entre manifestants inflexibles et classe politique incapable de se mettre d’accord.

Alors que le pouvoir s’est donné trois jours de plus pour s’accorder sur le nom d’un nouveau Premier ministre, dépassant pour la deuxième fois le délai constitutionnel, le dignitaire chiite les a pressés de « former au plus vite un nouveau gouvernement ».

Mais ce cabinet, a-t-il prévenu, ne doit pas s’éterniser. Il devra uniquement préparer la voie vers des élections anticipées en faisant voter une nouvelle loi électorale et en nommant une commission de supervision des scrutins non partisanes.

Jusqu’ici, chaque parti envoyait un membre dans cette commission, régulièrement accusée de couvrir des fraudes plus ou moins massives.

La loi électorale –unique réforme proposée par les autorités en deux mois et demi d’une révolte inédite déjà marquée par près de 460 morts et 25.000 blessés– est bloquée au Parlement.

Les députés négocient pied à pied le découpage des circonscriptions et surtout la portion de scrutin proportionnel et de liste, à l’avantage des grands partis.

– Les pro-Iran s’entêtent –

Pour les manifestants, dont beaucoup de jeunes n’ayant connu que le système politique post-Saddam Hussein, dictateur renversé en 2003 par une invasion américaine, ce régime est à bout de souffle.

Des Irakiens manifestent dans la capitale Bagdad le 19 décembre 2019 (AFP – AHMAD AL-RUBAYE)

Désormais noyauté par le grand voisin iranien, il a porté au pouvoir des « corrompus » et des « incompétents », disent-ils, qui refusent de céder la place et ont mis en place un système ne laissant aucun espace aux indépendants ou aux technocrates.

Sur la place Tahrir de Bagdad comme dans le Sud chiite touchés par la contestation, les portraits des candidats dont les noms sont évoqués pour diriger le gouvernement s’étalent désormais en grand, tous barrés d’une croix rouge.

Pourtant, les réunions entre chefs de groupes parlementaires, patrons de partis et émissaires de l’Iran ou de l’ONU se poursuivent, chacun poussant pour son candidat.

Les pro-Iran, affirment des responsables politiques, insistent pour que soit retenu le nom du ministre démissionnaire de l’Enseignement supérieur, Qoussaï al-Souheil.

Ancien ténor du mouvement du leader chiite Moqtada Sadr, il est désormais membre de l' »Etat de droit », bloc de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki –proche de l’Iran et grand ennemi de Sadr– et semble prendre l’avantage.

D’autres noms circulent, tous d’anciens ministres ou responsables issus du sérail et donc rejetés par principe dans la rue.

Depuis la désignation l’année dernière du Premier ministre démissionnaire Adel Abdel Mahdi, les autorités se sont arrangées avec la loi, évitant de nommer la majorité parlementaire –tant l’Assemblée est éclatée– ou s’accordant des délais au-delà des limites constitutionnelles.

Ainsi, le Parlement devait donner mardi un nom au président de la République Barham Saleh pour qu’il le soumette au vote. Devançant l’impasse, M. Saleh avait déjà repoussé la date butoir à jeudi. Mais sans aucun consensus à l’horizon, il l’a de nouveau repoussée à dimanche.

« Ils peuvent continuer à repousser le délai d’un jour, deux jours, un an même, nous restons dans la rue. Ce délai leur fait plus de mal qu’à nous! », tranche Ghassan, un manifestant de 35 ans à Bagdad.

– « Dernière minute » –

M. Saleh mise, lui, sur « une action de dernière minute », expliquent des responsables à l’AFP.

Des Irakiens manifestent à Bagdad, le 19 décembre 2019 (AFP - AHMAD AL-RUBAYE)

Des Irakiens manifestent à Bagdad, le 19 décembre 2019 (AFP – AHMAD AL-RUBAYE)

Si le candidat des partis n’obtient pas la majorité des votes des 329 députés, poursuivent-ils, le président entend proposer un homme de l’ombre, le patron du renseignement, Moustafa al-Kazimi, qui passe pour l’homme des Américains à Bagdad.

Quel que soit le nom du futur Premier ministre, tant qu’il est issu du sérail, les milliers de manifestants réclamant la chute de toutes les institutions, notamment celle du Parlement dirigé par Mohammed al-Halboussi, resteront dans la rue.

Ils chantent même désormais: « Barham Saleh, Mohammed al-Halboussi, votre tour est venu ».

Le grand ayatollah Ali Sistani, qui passe pour avoir fait et défait tous les Premiers ministres depuis 2003, se tient lui à l’écart des politiciens, conspués depuis le 1er octobre.

Il a déjà fait savoir qu’il ne jouait et ne jouerait aucun rôle dans la formation du nouveau gouvernement et a endossé un plan onusien de sortie de crise proposant une réforme en profondeur de la loi électorale et de nouvelles élections.

Seul moyen, a-t-il affirmé vendredi, d' »éviter de plonger dans l’inconnu, le chaos ou les luttes intestines » dans un pays qui sort tout juste de près de 40 ans de conflits avec ses voisins, d’attaques jihadistes et de guerre civile.



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