Brexit : quelles conséquences pour les deux Irlande ?


Question-Réponse


20.12.2019

Depuis l’annonce de sa sortie de l’Union européenne, le Royaume-Uni fait face à de multiples crises internes. En tête des préoccupations : la situation délicate de l’Irlande du Nord, dont l’histoire récente est marquée par 30 années de guerre civile. Certains craignent la résurgence de troubles identitaires après le Brexit.

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Pourquoi y a-t-il deux Irlande ?

L’île d’Irlande se trouve sous la domination du Royaume-Uni depuis 1801 et la signature de l’Acte d’Union. Cet accord historique entérine le rattachement du Royaume d’Irlande, à majorité catholique, au Royaume-Uni principalement protestant, et alors déjà composé de l’Angleterre et de l’Ecosse. Déjà présent en Irlande, le sentiment antibritannique va dès lors s’accentuer, débouchant en 1916 sur l’insurrection de Pâques, premier pas vers la guerre d’indépendance qui commencera en 1919.

C’est finalement en 1921, au terme d’un conflit sanglant, que les autorités britanniques décident de partitionner l’île. Au nord, la petite enclave d’Ulster – l’Irlande du Nord – où cohabitent une majorité de protestants et une minorité de catholiques. Au sud, la République indépendante d’Irlande, habitée majoritairement par des catholiques.

L’Irlande se voit ainsi dotée de deux parlements, l’un à Dublin, l’autre à Belfast. Cependant, cette partition ne sera jamais acceptée par les nationalistes catholiques. De son côté, la majorité protestante d’Irlande du Nord, considérant les catholiques comme des traîtres potentiels, les relègueront au statut de citoyens de seconde zone, multipliant les discriminations économiques, sociales et politiques.

A la fin des années 1960, la répression brutale d’une manifestation pacifique organisée par la NICRA (le mouvement pour les droits civiques d’Irlande du Nord), marquera le début de 30 années de guerre civile en Ulster entre les unionistes favorables au rattachement à la Grande-Bretagne et les républicains partisans d’une réunification des deux Irlande.

Parmi les épisodes les plus violents de cette époque, surnommée « Troubles », le dimanche sanglant ou « Bloody Sunday » de l’année 1972. Ce dimanche de janvier, treize catholiques sont tués par des parachutistes de l’armée britannique, alors qu’ils manifestaient dans la ville de Derry contre une loi permettant à l’armée anglaise de procéder à des emprisonnements arbitraires.

A la suite de cet épisode tragique, l’IRA (l’armée républicaine irlandaise), dont certains membres entretiennent des liens étroits avec le Sinn Féin (parti républicain d’Irlande du Nord), multipliera les actes terroristes, notamment pour infléchir la politique du gouvernement britannique envers les prisonniers politiques républicains. L’opposition farouche de Margaret Thatcher à tout compromis sur cette question débouchera en 1984 sur un attentat perpétré à Brighton, alors que cette dernière se rendait au congrès du Parti conservateur.

La Première ministre britannique en réchappe de justesse. Et le dialogue reprend la même année entre Londres et Dublin. Un premier pas vers la paix est fait avec la signature de l’Accord de Hillsborough. Il sera suivi d’une série de nouveaux accords aboutissant, en 1997, au cessez-le-feu de l’IRA. Quelques mois plus tard, l’espoir d’un retour à la paix se confirme avec la signature de l’Accord du Vendredi saint, le 10 avril 1998.

Carte du Royaume-Uni et de l'Irlande : en bleu, l'Ecosse et l'Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l'Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.

Carte du Royaume-Uni et de l’Irlande : en bleu, l’Ecosse et l’Irlande du Nord qui ont voté contre le Brexit. En jaune, l’Angleterre et le pays de Galles qui ont voté pour.

Qu’est-ce que l’accord du Vendredi saint ?

L’accord du Vendredi saint, ou « Good Friday », signé par le Premier ministre britannique Tony Blair et son homologue irlandais Bertie Ahern, ainsi que les leaders des principaux partis unionistes et nationalistes le 10 avril 1998, met un terme à 30 années de conflit, qui ont entrainé près de 3 500 morts. Ce processus de paix a notamment été rendu possible par une coopération « intense et permanente entre Londres et Dublin« , expliquait Philippe Cauvet dans un entretien à Toute l’Europe en juin 2017. « C’est notamment l’appartenance commune des deux Etats à l’Union européenne depuis 1973 qui a joué un rôle important« , notait le professeur d’études irlandaises et britanniques à l’université de Poitiers.

L’accord du Vendredi saint prévoit le désarmement de l’IRA, l’abolition de la revendication territoriale de la République d’Irlande sur l’Irlande du Nord, ou encore la reconnaissance du droit pour chacun en Irlande du Nord de s’identifier et d’être accepté en tant qu’Irlandais, ou Britannique, ou les deux. A l’instar des « démocraties consociatives« , ce traité a également permis à l’Irlande du Nord de s’auto-administrer en élisant un gouvernement dirigé par un Premier ministre, et une Assemblée composée à la fois de nationalistes et d’unionistes.

Comment est administrée l’Irlande du nord ?

La dévolution du pouvoir en Irlande du nord (pour permettre l’auto-administration de la province) est singulière dans l’espace britannique puisqu’elle est basée sur la volonté de pacifier les relations entre les deux communautés nationaliste et unioniste.

Son objectif est d’orchestrer un partage du pouvoir afin « d’éviter qu’une majorité n’exerce seule le pouvoir à l’encontre de l’autre« . Le Parlement est ainsi élu selon le strict principe de la proportionnalité, et l’exécutif est également partagé entre unionistes et nationalistes.

Catholiques et protestants jouissent ainsi d’un droit de véto qu’ils peuvent utiliser si un texte législatif leur semble contraire à leurs intérêts. La constitution d’un gouvernement passe donc par la création de coalitions perpétuelles, dominées par le Sinn Féin pour les nationalistes et le Parti unioniste démocrate (DUP) pour les unionistes.

Pourquoi les Nord-irlandais ont-ils dit non au Brexit ?

En juin 2016, 51,9 % des Britanniques font le choix de quitter l’UE, déclenchant ainsi le processus du Brexit, alors que 55,9 % des Nord-Irlandais votent contre.

Selon Philippe Cauvet, ce rejet du Brexit en Ulster cacherait toutefois une réalité contrastée. En effet, « l’adhésion d’une partie de la communauté unioniste à l’Europe ne s’explique pas par les mêmes motivations que l’adhésion des nationalistes« , expliquait-t-il.

« Chez les nationalistes, notamment chez les modérés du SDLP, le Parti social-démocrate et travailliste, l’Europe est vue comme un changement majeur, notamment parce qu’elle a apporté une meilleure protection de leurs droits fondamentaux (…). Elle a aussi consacré l’ouverture de la frontière avec la République d’Irlande, donc une forme de rapprochement avec Dublin« . En revanche, chez les unionistes les plus modérés, l’adhésion à l’UE serait motivée d’abord « par un pragmatisme plus que par une véritable conviction pro-européenne« .

Les unionistes plus radicaux, quant à eux, ont fait campagne pour le « leave » en 2016, assimilant le processus d’intégration européenne à « une dilution du lien avec Londres« .

Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l'Irlande du Nord Vue de Sandy Row, une rue de Belfast, capitale de l’Irlande du Nord

Qu’est-ce que le Brexit peut changer pour les deux Irlande ?

Dans un discours prononcé le 25 juillet 2016 à Belfast, la Première ministre britannique Theresa May avait fait resurgir la menace d’un rétablissement d’une frontière physique entre les deux Irlande, alors que celle-ci est devenue quasiment invisible depuis 1998. L’ancienne cheffe de l’exécutif déclarait ainsi que « personne ne souhaite le retour des frontières du passé« , mais que le Brexit rendait la libre circulation entre les deux Irlande désormais « intenable« .

En mai 2017, Tony Blair constatait que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait donc mettre en danger l’accord du Vendredi Saint, alors qu’il est absolument « vital de le maintenir« . Le retour à une frontière physique pourrait également entraver la circulation des 30 000 personnes qui voyagent chaque jour d’un côté et de l’autre de l’île, ainsi que les échanges commerciaux, qui s’élèvent à 39 millions d’euros par an entre les deux parties de l’île. De plus, l’Irlande du Nord, vaste terre agricole, perdrait le bénéfices des fonds européens qui financent actuellement son agriculture à hauteur de 90 %.

Les accords de sortie conclus avec l’UE par Theresa May en novembre 2018, puis par le nouveau Premier ministre Boris Johnson le 17 octobre 2019, se sont donc particulièrement attachés à limiter la possibilité de rétablir une frontière dure entre les deux Irlande à l’avenir.

Qu’est-ce que le « backstop », solution proposée par l’UE pour éviter le retour d’une frontière et finalement écartée ?

Afin d’éviter le retour d’une frontière physique entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord à l’issue du Brexit, les négociateurs se sont accordés en novembre 2018 sur une solution provisoire, appelée « filet de sécurité » ou « backstop« . Tant qu’aucun accord commercial alternatif respectant la libre circulation entre les deux Irlande n’aurait été trouvé, l’Ulster et tout le reste du Royaume-Uni seraient ainsi restés dans une union douanière avec l’UE. Les Britanniques auraient continué d’appliquer de nombreuses règles européennes (sanitaires, fiscales, environnementales, etc.), de telle sorte que la mise en œuvre de contrôles à la frontière avec la République d’Irlande n’aurait pas été nécessaire. Les parlementaires britanniques ont massivement rejeté cet accord à trois reprises.

Que contient le nouvel accord de sortie proposé le 17 octobre 2019  ?

Le nouvel accord conclu entre Boris Johnson et les Européens supprime et remplace le « backstop ». Après la période de transition, qui se terminera le 31 décembre 2020 (ou 2022 si elle est prolongée une fois), l’accord prévoit que l’Irlande du Nord continuera d’appliquer une partie de la réglementation européenne.

Les marchandises produites en Irlande du Nord pourront ainsi continuer d’entrer dans l’UE sans contrôle, tandis que les produits importés en Irlande du Nord depuis le reste du Royaume-Uni ou de pays tiers – et ayant vocation à être vendus sur le marché européen – seront contrôlés aux points d’entrée de l’Irlande du Nord, et non pas à la frontière avec la République d’Irlande.

Quatre ans après la fin de la période de transition, l’assemblée d’Irlande du Nord pourra décider de reconduire ou d’abandonner les règles européennes. Si cette dernière décide de les reconduire avec une majorité intercommunautaire simple, rassemblant unionistes et nationalistes, ou avec 60 % des voix mais au moins 40 % d’approbation des nationalistes et des unionistes, ces règles seront appliquées pendant huit autres années, avant un nouveau vote de l’assemblée sur la question. En cas d’approbation sans que l’une de ces deux conditions soit remplie, la reconduction aura lieu pour quatre ans, avant un nouveau vote.

En revanche, si les membres de l’assemblée décident d’abandonner les règles européennes, celles-ci seront maintenues deux ans, le temps de trouver une solution alternative… ou non. Dans ce dernier cas de figure, un rétablissement de la frontière entre les deux Irlande ne serait plus exclu.

Cet accord sera-t-il définitivement adopté ?

Ce nouvel accord trouvé en octobre 2019 doit être validé par le Parlement britannique ainsi que par le Parlement européen.

Le parti unioniste d’Irlande du Nord (DUP) lui reproche d’instaurer un traitement différencié entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni, mais le 22 octobre, les députés britanniques ont tout de même donné leur accord de principe à la loi de transposition de cet accord de retrait dans le droit britannique (Withdrawal Agreement Bill).

Pour avoir le temps de l’étudier plus avant avant sa ratification définitive, la Chambre des communes a ensuite obtenu un report du Brexit au 31 janvier 2020. Mais les élections législatives anticipées organisées le 12 décembre ayant largement conforté les conservateurs, une ratification du deal de Boris Johnson paraît désormais très probable.

Un référendum sur la réunification de l’Irlande a-t-il des chances d’aboutir ?

Face à la menace d’une nouvelle frontière dure entre les deux Irlande, et dès l’annonce du résultat du référendum sur le Brexit en juin 2016, le Sinn Féin, qui compte 27 députés à l’Assemblée nord-irlandaise contre 28 pour le Parti unioniste démocrate (DUP), a annoncé sa volonté d’organiser un référendum sur la réunification de l’Irlande.

Une revendication qui aurait « peu de chances d’aboutir voire aucune à court terme« , estimait en juin 2017 le professeur d’études irlandaises et britanniques à l’université de Poitiers Philippe Cauvet. Ce dernier rappelait en effet que « depuis l’accord de 1998, il faut, pour qu’il y ait réunification, un référendum commun et simultané au nord et au sud, avec une majorité de part et d’autre ». Or « il n’y a aucune chance pour que, ne serait-ce qu’en Irlande du Nord, il y ait une majorité de la population qui accepte cette réunification« .

En effet, les clivages entre les deux communautés demeurent très forts. « Si la situation est stable en Irlande du Nord, on ne peut pas dire qu’il y ait une réconciliation entre les deux communautés. Le niveau de violence a baissé, chacune a les même droits et devoirs que l’autre mais elles ne se sont toujours pas mises d’accord sur un projet politique commun« , précisait M. Cauvet. De plus, l’incapacité des unionistes du DUP et des nationalistes du Sinn Féin à former une coalition de gouvernement depuis les élections de 2017 démontrait selon lui « l’extrême polarisation » qui existe dans la vie politique locale.

En septembre 2018, l’idée d’une réunification des deux Irlande commençait néanmoins à faire sens pour une frange de l’opinion publique irlandaise. Par ailleurs, à l’issue des élections générales britanniques du 12 décembre 2019, une alliance nationaliste incluant le Sinn Féin a remporté pour la première fois plus de sièges au Parlement de Westminster que les unionistes du DUP (9 contre 8).

Un retour des violences est-il possible ?

Depuis les dernières élections législatives nord-irlandaises de mars 2017, les deux principaux partis d’Irlande du nord, le Sinn Féin et le DUP, divisés sur des enjeux cruciaux comme celui de la tenue d’un référendum sur la réunification de l’Irlande, ne parviennent donc pas à former un gouvernement local. Le nouvel équilibre politique à Westminster, issu des élections générales de décembre 2019, pourrait amener à la reprise des discussions. Mais si la situation perdure, ce sera à Londres de reprendre le contrôle administratif de l’Irlande du Nord selon le principe historique du « Direct Rule », qui s’était déjà appliqué pendant les 30 années de guerre civile. Une situation qui risquerait de raviver un sentiment anti-britannique dans la région.

D’autant plus que d’après Philippe Cauvet, interrogé par le journal Libération en mars 2017, « une partie de la jeunesse nord-irlandaise, qui n’a pas connu les Troubles, se tourne vers des groupes extrémistes dissidents qui rejettent les principes du processus de paix« .

Enfin, la menace d’une fin des subventions européennes dans cette région marquée par de nombreuses difficultés économiques « recréerait un terreau socio-économique très favorable aux tensions intercommunautaires« , selon lui.

Brexit : quel avenir pour le Royaume-(dés)uni ?



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