En Irak, les partis négocient un nouveau Premier ministre, la rue le refuse déjà


A la veille de la date butoir pour désigner un Premier ministre en Irak, les partis se disputent mercredi autour de trois candidats, tous issus du sérail, alors que la rue qui veut renverser l’ensemble du système s’entiche d’un trublion du Parlement.

Le président de la République Barham Saleh a jusqu’à jeudi minuit pour désigner un remplaçant à Adel Abdel Mahdi, tombé après deux mois d’une révolte inédite qui se poursuit malgré la répression, les assassinats, les enlèvements et autres intimidations.

Depuis des semaines, de nombreux noms ont fuité et, aussitôt, les portraits de ces politiciens sont apparus sur des posters géants affichés sur la place Tahrir –épicentre de la contestation qui secoue l’Irak depuis deux mois et demi–, leur visage barré d’une grande croix rouge.

Les protestataires, qui forment ce mouvement spontané et inédit, veulent une refonte totale du système politique installé en 2003 à la chute de Saddam Hussein et un renouvellement complet de leur classe politique qu’ils jugent corrompue et incompétente.

Aujourd’hui, trois hommes semblent toujours en lice après maintes réunions des chefs de partis et autres patrons de groupes parlementaires.

– Iranien ou Américain? –

Un manifestant antigouvernemental brandit le drapeau de l’Irak à Bagdad, le 18 décembre 2019 (AFP – SABAH ARAR)

Qoussaï al-Souheil, ministre démissionnaire de l’Enseignement supérieur est, depuis plusieurs semaines, présenté par de nombreux responsables comme le candidat de l’Iran, influent voisin dont le puissant émissaire, le général Qassem Soleimani, préside aux négociations.

M. Souheil, ancien ténor du mouvement du leader chiite Moqtada Sadr, a rejoint le bloc de l' »Etat de droit » de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki –proche de l’Iran et grand ennemi de Sadr– et semble avoir pris l’avantage.

Mais la roue tourne vite sur le marché gouvernemental irakien: il y a quelques heures encore, le grand favori était Mohammed al-Soudani, 49 ans, ancien ministre et ex-gouverneur d’une province du Sud aujourd’hui en proie aux manifestations et aux violences.

Or, selon des sources à Najaf où siège le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique irakienne, M. Soudani n’a pas été reçu quand il s’est présenté il y a quelques jours pour être adoubé par Sistani.

Face à une rue intransigeante, le grand ayatollah de 89 ans, plus haute autorité religieuse de la plupart des chiites d’Irak, a déjà annoncé ne pas vouloir être mêlé à la formation du prochain gouvernement, pour la première fois.

Un troisième homme est évoqué: le chef du renseignement Moustafa al-Kazimi, un travailleur de l’ombre présenté comme l’homme des Américains. C’est cette carte que M. Saleh garde en main, assurent plusieurs responsables politiques.

Formellement, c’est la « plus grande coalition » au sein du Parlement qui doit présenter un candidat au président, lequel soumet ensuite son nom au vote des députés. Mais jusqu’ici, ni le président ni le Parlement n’ont indiqué quelle était cette coalition.

Un Irakien passe devant des peintures murales sur la place de Tahrir, à Bagdad, épicentre de la contestation antigouvernementale, le 13 décembre 2019 (AFP - AHMAD AL-RUBAYE)

Un Irakien passe devant des peintures murales sur la place de Tahrir, à Bagdad, épicentre de la contestation antigouvernementale, le 13 décembre 2019 (AFP – AHMAD AL-RUBAYE)

Si le Parlement ne vote pas sa confiance au candidat dont le nom aura émergé après les tractations entre partis, alors le président a constitutionnellement le droit d’en nommer un lui-même.

Autre coup de théâtre possible: si aucun candidat n’est désigné et que le poste de Premier ministre reste vacant jeudi à minuit, M. Saleh l’occupera de fait à partir de ce moment-là selon la Constitution.

« Il mise sur une action de dernière minute », assure un responsable politique à l’AFP.

– « Jeu d’échec » –

Dans ce flou, un député libéral critique des autorités s’est porté mercredi candidat au poste de Premier ministre, en adressant une lettre à M. Saleh, qu’il a aussitôt postée sur Twitter, où il compte plus de 285.000 abonnés.

A la tête de liste d’une alliance laïque qui s’était illustré aux dernières législatives en appelant les amoureux « de bon vin » à voter pour lui et assurant être le « seul à les défendre », Fayeq al-Cheikh Ali affirme dans cette missive « présenter (sa) candidature pour (…) former un gouvernement professionnel et non partisan ».

Le député le plus turbulent du Parlement –qui s’est vu retirer son immunité mi-septembre après avoir été accusé de « glorification du régime de Saddam Hussein » qu’il a pourtant combattu pendant des années– suscite déjà l’enthousiasme dans la rue et sur les réseaux sociaux.

Une manifestante irakienne fait le signe de la victoire devant un graffiti antigouvernemental, à Najaf, dans le centre de l'Irak, le 18 décembre 2019 (AFP - Haidar HAMDANI)

Une manifestante irakienne fait le signe de la victoire devant un graffiti antigouvernemental, à Najaf, dans le centre de l’Irak, le 18 décembre 2019 (AFP – Haidar HAMDANI)

Il apporte, disent les manifestants, un vent nouveau. « Le pouvoir ne fait qu’échanger les postes entre les mêmes personnes, comme s’il jouait aux échecs », accuse ainsi Hussein Ali, manifestant de 23 ans sur Tahrir.

« Ni Soudani ni Souheil ne nous représentent, moi je les refuse et toute la place Tahrir aussi », poursuit-il.

« On les a déjà testés et on n’en veut plus », renchérit Oum Mohammed, une manifestante quinquagénaire. « On veut un Premier ministre qui vient du peuple, quelqu’un qui manifeste ici avec nous ».



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