Europe: vaincre la lassitude | Les Echos



L’Europe est une grande idée. Mais aujourd’hui, c’est une idée ensevelie sous les milliers de pages des traités qui ont voulu la faire exister, fragilisée par les calculs techniques et les intérêts tactiques qui en ont brouillé la portée. Souvenons-nous qu’en Europe, la paix, la liberté, la prospérité ne sont pas des formulaires administratifs. Que le ralliement des hommes vient avant le décompte des moyens et des effectifs. Que l’avenir s’écrit avec un désir commun et non avec des avenants et des alinéas.

La nouvelle Commission européenne qui s’installe aujourd’hui a une occasion unique de redonner à l’idée européenne son éclat. 

Il y en a cruellement besoin, dans un monde qui se polarise à nouveau, où le multilatéral est mis à mal, où les valeurs qui gagnent le plus vite du terrain n’ont rien de démocratique. L’Europe a-t-elle le droit de laisser les Etats-Unis et la Chine renverser tout l’échiquier du commerce international et dicter les nouvelles normes, en matière de production, de consommation, de santé ? Comment rester passif face à leur volonté d’accaparer terres et ressources naturelles de pays tiers, et jusqu’à certains actifs stratégiques européens ? Peut-on laisser le marché unique être la plateforme de rencontre entre consommateurs européens et entreprises américaines ou chinoises ? Peut-on abandonner nos données personnelles à des acteurs aux pratiques incertaines ? Peut-on accepter les rêves hégémoniques d’entreprises qui broient peu à peu tous les secteurs – hier le commerce, demain les banques, comme le fait Amazon ? 

L’Europe connaît un incroyable déclin, faute d’être entrée dans le 21e siècle. Qu’en vingt ans de révolution numérique, les trente premiers acteurs mondiaux du digital ne comptent qu’un seul Européen (SAP) suffit à le démontrer. Mais aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qui n’ait préalablement abdiqué ses ambitions. « Le plus grand péril qui menace l’Europe », écrivait Husserl, « c’est la lassitude. Combattons ce péril des périls en bons Européens, animés de ce courage que même un combat infini n’effraie pas. » Allons reconquérir une place entre la Chine et les Etats-Unis. Remettons-nous en ordre de marche, derrière de nouveaux visages et de nouvelles voix (plus féminines, pour la première fois !). 

Les axes d’actions ont été clairement posés par Ursula von der Leyen : la promotion de nos valeurs et de notre mode de vie, qui est le socle sans lequel la construction européenne ne tient pas ; l’approfondissement de l’union économique et monétaire, siège de notre puissance ; le numérique, qui doit devenir un territoire de souveraineté ; la transition écologique, qui est le combat dans lequel l’Europe peut reforger son unité et son identité, parce qu’il est un combat universel. 

Dans tous ces domaines, les commissaires doivent cesser de penser avec le consommateur comme seul credo. Ils doivent se tourner vers les entreprises, parce qu’elles créent l’emploi, la croissance, l’innovation. Il faudra pour cela retrouver l’agilité de pensée et d’action nécessaire en matière de concurrence et de commerce. Il faudra se donner les moyens de construire des champions européens. Les enjeux ne sont pas qu’économiques, car les GAFA et leurs équivalents chinois (BATX) ne sont pas seulement des grandes entreprises : elles façonnent le prisme culturel et intellectuel du monde entier, imposant des référentiels qui par définition ne sont pas européens. 

La nouvelle Commission est forte de personnalités dont l’énergie devrait permettre à l’Europe de sortir des figements de l’ère glaciaire. De retrouver du tranchant, de l’élan, de la modernité ! De restituer à l’idée européenne sa souveraineté. De la faire revivre, tout simplement.



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