Brune Poirson face au patron Monde du BCG : « Il faut redéfinir les critères de performance »


Brune Poirson Votre rapport est titré « La vague responsable, le nouveau défi des entreprises françaises ». Responsable, c’est de mon point de vue exactement le bon mot qu’il faut utiliser. Mais vu du lecteur, n’est-ce pas un terme galvaudé, synonyme trop souvent de « green washing » ?

Michel Frédeau Qu’est-ce que la responsabilité ? C’est un terme qui recouvre beaucoup de dimensions. Nous avons la chance en France d’avoir, historiquement, des entreprises qui ont cette culture. On parle d’environnement, de santé, de bien-être, de gouvernance, d’accès et d’inclusion… L’Etat a mis en place des lois et des règles qui font que les entreprises y font attention. On pense aux Michelin, Ricard, Bellon chez Sodexo, etc. Cette notion de responsabilité, elle est profonde, elle est large et, loin de certaines idées reçues, les entreprises françaises sont aujourd’hui championnes de la performance responsable. Sur les dimensions ESG (environnementales, sociales et de gouvernance), notre analyse montre en effet que 83 % des entreprises françaises se trouvent dans le premier quintile des entreprises mondiales, contre 60 % pour les entreprises de la Zone Euro et 64 % des entreprises des pays nordiques.

B. P. Si les entreprises françaises font partie des leaders en la matière, je vois néanmoins défiler dans mon bureau nombre de responsables politiques pour demander moins de régulation environnementale…

M. F. La dimension de compétitivité et les risques sur l’emploi ne peuvent être ignorés. Il faut donner aux entreprises le temps de s’adapter. Sauf sur un sujet où il y a urgence, c’est le climat. Nous sommes dans une telle urgence et dans une telle nécessité de montrer que c’est possible, qu’il est dans l’intérêt même des entreprises de reconsidérer leur manière d’opérer. Elles doivent aussi changer les process, la façon de sourcer les produits, revoir la durée de vie de leurs productions. Le fait de mettre en place des règles aide les entreprises, même si cela les pénalise un peu à court terme. L’Etat doit donner la direction.

B. P.C’est tout l’objet de la loi sur l’économie circulaire en débat au Parlement ce mois-ci.

M. F. Sur le CO2, la meilleure manière de procéder, c’est d’agir de manière concertée, en coalition, sur l’ensemble de la chaîne de valeur. C’est ce que cherchent à faire les acteurs de l’aérien avec « clean sky », en mettant l’ensemble des parties prenantes (avionneurs, équipementiers, compagnies aériennes) autour de la table pour définir les leviers et les moyens. Les solutions ne viendront pas d’une seule société ou d’un seul levier.

B. P. Je suis intimement convaincu qu’il n’est plus temps de dire quoi mais de déterminer comment ? Sur le réchauffement climatique, le constat est largement partagé. Le vrai débat doit porter sur la méthode. Les jeunes nous disent : on n’a pas le temps. Comment fait-on cette transition là ? Est-ce que, du coup, la transition écologique doit être une transition de rupture, ou réformiste par de l’innovation incrémentale ? Réforme ou révolution ?

M. F. On ne peut adopter la même réponse à l’intégralité de la problématique. Le climat, c’est une urgence ! Les Etats ne sont pas là où ils devraient être. La Cop 26, l’an prochain, sera fondamentale. Les entreprises, c’est pareil. On ne s’est pas encore mis d’accord sur la manière de déclarer combien on génère d’émissions. Plus on attend plus ce sera une révolution.

B. P.On manque de courage politique ?

M. F. Oui ! Il faut arrêter le charbon et aider les plus gros émetteurs à mettre en place les technologies qui permettent de réduire leurs émissions avant d’en sortir. Il faut les mettre en situation pour accélérer leur transformation. Et là il n’y a pas de secret, pour les gros émetteurs c’est le prix du CO2. On n’y arrivera pas au plan mondial, mais au moins on peut commencer au niveau de l’Europe, avec une taxe à l’entrée de nos frontières. On peut réduire de 80 % les émissions de CO2 avec les technologies existantes ! On a ce qu’il faut.

B. P.La France se bat pour développer ce mécanisme d’inclusion carbone !

M. F. Il faut que tous les pays s’y mettent. Si dans les deux trois ans la courbe de CO2 ne s’infléchit pas, il y aura besoin d’une révolution. La mer monte ! Les Etats ne sont pas seuls. Les investisseurs s’y mettent, mais il y a encore trop de double langage. Quand un Larry Fink prêche pour l’investissement responsable, certains asset managers ne parlent que de court terme.

B. P.On est au summum de la duplicité !

M. F. Il y a un changement qui est en train de s’opérer. Le verre est à moitié plein… mais cela veut dire aussi qu’il est à moitié vide. Tout le monde, à tous les niveaux, doit s’y mettre, des banques centrales qui doivent prendre en compte le réchauffement climatique comme un risque systémique, aux consommateurs qui, eux non plus, ne sont pas toujours cohérents. On parle beaucoup des contraintes pour les entreprises, mais il y a aussi des opportunités majeures de business. Regardez le marché des obligations vertes explose !

B. P. La transition écologique à l’échelle mondiale, c’est 32.000 milliards de dollars. Là on parle de quelques poussières de dollars… Comment accélérer ? Plutôt que de développer la finance verte ne faut-il pas verdir le système financier ?

M. F. Le système évolue. Les investisseurs commencent à évaluer l’exposition au risque climatique des actifs des entreprises qu’ils ont en portefeuille. Ensuite, il faut redéfinir les critères de performance d’un portefeuille, avec l’empreinte CO2. On n’est plus seulement dans la performance économique et financière. La plupart des entreprises ont développé des indicateurs de performance qui incluent des critères de responsabilité sociale et environnementale. Le régulateur bouge. Il va falloir aussi faire évoluer les modes de rémunération des asset managers et des dirigeants. Les entreprises devront analyser leur performance de manière holistique (en intégrant les dimensions environnementales) et ne pas seulement se focaliser sur les critères économiques et financiers.

B. P. C’est merveilleux d’entendre un associé du BCG dire cela ! Il faut passer d’un siècle de productivité sur le travail au siècle de la productivité sur les ressources.

M. F. Nous pensons au BCG qu’il y a de vraies opportunités pour une économie de croissance. On a eu 150 ans de progrès en ignorant les coûts d’un certain nombre d’externalités, il s’agit maintenant d’assurer un progrès responsable.

B. P. Il y a aussi la question de la biodiversité…

M. F. Si on est d’accord sur le quoi, il faut travailler ensemble sur le comment. Il ne faut pas que ce soit des sujets d’opposition. Quant à la biodiversité, c’est le sujet de 2020. Sur le marché de la compensation carbone, il n’y a pas assez de projets sérieux. Il faut que les entreprises créent leurs propres « offset ». C’est un marché énorme qui a besoin d’être structuré, normé et régulé.

B. P. J’adore quand le BCG parle comme l’Etat ! La France accueille le Congrès mondial de la nature en juin 2020 à Marseille. Pour atteindre les objectifs de neutralité de carbone, cela suppose de préserver les océans, la forêt, etc. Et il me semble que la biodiversité reste le parent pauvre dans l’approche des entreprises, à part celles qui ont besoin de la nature en tout début de chaîne.

M. F. Cette transition est un sujet systémique. Toutes les parties prenantes doivent travailler ensemble.



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