La NBA et le dopage, une politique des très petits pas


Difficile d’ouvrir la porte de la politique antidopage de la NBA. La ligue, le syndicat des joueurs et les laboratoires n’ont pas vraiment envie d’évoquer le sujet, à part en nous répondant par quelques formules sans grand intérêt. L’Agence Mondiale Antidopage se refuse de son côté à tout commentaire, « puisque la NBA n’est pas signataire du Code mondial antidopage » et qu’elle gère donc tout ça de façon indépendante. Et à son propre rythme…

En fait, l’entrée la plus intéressante dans la lutte antidopage menée par la NBA est un rapport de la Chambre des représentants des États-Unis. En 2005, l’utilisation de stéroïdes dans les lycées et les universités du pays atteint des proportions très inquiétantes, avec par exemple plus de 500 000 lycéens américains qui en ont déjà pris ! Élu en Virginie, Tom Davis et d’autres représentants mènent alors des audits auprès des différentes ligues sportives américaines pour comprendre leur politique de lutte antidopage.

Le commissionner David Stern, l’avocat principal de la ligue Richard Buchanan, le président du syndicat des joueurs Billy Hunter ou encore le docteur en charge du programme antidopage Lloyd Baccus, sont ainsi questionnés.

Une lutte antidrogue avant d’être une lutte antidopage

Face aux représentants, qui s’étonnent du manque de fermeté de la NBA par rapport aux stéroïdes, avec des failles « de la taille de Shaquille O’Neal », les membres de la NBA répètent ce qui est encore le discours officiel à l’heure actuelle : ces produits n’auraient pas d’effets bénéfiques pour les basketteurs.

« Durant mon temps en tant que directeur médical, je n’ai eu aucune preuve qui suggère qu’il y a davantage qu’une utilisation particulièrement infime de stéroïdes et produits dopants par les basketteurs NBA », assure Lloyd Baccus. « Sur les 4 200 tests conduits par la NBA sur ces substances durant les six dernières saisons, seulement 23 sont revenus positifs, et seulement 3 ont finalement été confirmés (Don MacLean, Matt Geiger et Soumaila Samake) comme des tests « positifs » après étude par le médecin examinateur*. Ces résultats ne me surprennent pas car il n’est pas du tout évident que les effets recherchés par la prise de stéroïdes et de produits dopants – tel que l’augmentation musculaire, l’accroissement de la force et de l’endurance – sont, ou sont perçus comme, bénéfiques pour les joueurs NBA. Les qualités sur lesquelles les joueurs NBA s’appuient – en particulier la vitesse, l’agilité et la dextérité – ne semblent pas améliorées par ces substances et peuvent même être au contraire altérées ».

David Stern et les dirigeants de la NBA étaient-ils réellement convaincus que les stéroïdes et autres produits dopants n’aidaient pas les basketteurs ? En tout cas, il a fallu attendre 1999 pour que des tests soient effectués en cours de saison afin de détecter ces substances, et 2012 pour que des tests aient aussi lieu durant l’été. Et avant ?

« En 1983, quand nos joueurs se sont levés et nous ont dit qu’il était important de mettre en place ce programme antidrogue, c’était parce que des enfants, dans leurs quartiers, prenaient ces drogues (cocaïne et héroïne), et ils voulaient envoyer un message fort. Nous avons évolué par rapport aux stéroïdes », explique l’ex-commissionner.

On ne peut en effet pas comprendre aujourd’hui pourquoi un basketteur qui prend de la cocaïne ou toute autre drogue dure peut être suspendu immédiatement pour deux ans, alors qu’un basketteur contrôlé positif aux stéroïdes ou tout autre produit dopant n’est suspendu que pour 25 matchs si on ne se rappelle pas que la NBA a d’abord introduit les tests sur ses athlètes afin de mettre fin à « l’épidémie de la cocaïne », qui l’a touchée entre 1977 et 1986.

D’après un article de 1982 du LA Times qui a fait date, 40 à 75% des basketteurs prennent alors des drogues dures. Certains le font même sur le banc de touche, pendant les rencontres, d’autres en vendent carrément, des All-Stars comme David Thompson, George Gervin ou Walter Davis sont accros et l’image de la NBA est désastreuse. « Si vous aviez un rendez-vous de 30 minutes avec un sponsor potentiel, vous passiez les 25 premières minutes à tenter de la convaincre que tous les joueurs n’étaient pas drogués », se rappelle un commercial de la NBA.

En 1983, David Stern s’apprête à prendre les rênes de la ligue et frappe fort en mettant en place des lourdes sanctions pour les joueurs contrôlés positifs à la cocaïne ou l’héroïne. Et ça fonctionne puisque les suspensions de Michael Ray Richardson, Lewis Lloyd et Mitchell Wiggins (le père d’Andrew) ainsi que la mort tragique de Len Bias font enfin changer les mentalités, et permettent à la NBA de se refaire une réputation dans l’opinion publique.

Un programme qui reste géré en interne

Aux yeux de la NBA, un athlète dopé est beaucoup moins grave qu’un athlète drogué. Cela explique la lenteur de la mise en place des tests antidopage. Les premiers contrôles antidopage n’ont ainsi eu lieu qu’en 1999, soit 16 ans après les premiers tests antidrogue. Et ce n’est finalement qu’en 2015, et après plusieurs années de négociations, que les joueurs ont enfin accepté les tests sanguins afin de repérer les hormones de croissance…

Car la ligue et le syndicat des joueurs tiennent à garder le contrôle sur la politique antidopage. De retour en 2008 devant le Congrès américain, avec les autres dirigeants des ligues sportives américaines, David Stern ne veut pas de son côté d’un programme antidopage dirigé au niveau fédéral.

« Je pense que le programme antidrogue actuel de la NBA est solide, efficace et approprié pour notre sport, et je suis déterminé à ce qu’il demeure à la pointe de la technologie. Je suis convaincu que les modifications nécessaires à notre programme peuvent être apportées par le biais des négociations collectives avec le syndicat des joueurs, comme nous l’avons fait avec succès dans le passé. En effet, un programme antidopage qui est le produit d’une entente entre la direction et les travailleurs sera toujours supérieur à un programme imposé de l’extérieur, puisque les parties de l’entente seront investies, comme nous, dans son succès » assure-t-il.

Pas question donc pour la NBA de laisser le gouvernement américain ou même l’Agence Mondiale Antidopage diriger les contrôles, la ligue gardera la main et avancera toujours à son rythme.

« Pour cette raison, la législation fédérale dans ce domaine n’est pas nécessaire pour la NBA », continue David Stern. « Je ne crois pas non plus qu’une approche uniforme et prescrite par le gouvernement fédéral en matière de dépistage des drogues, pour toutes les ligues sportives, soit appropriée. Par exemple, même si nous croyons qu’il est important d’interdire une vaste liste de substances qui améliorent la performance, comme nous le faisons dans notre programme, nous ne croyons pas que la liste complète des substances interdites par l’AMA (l’Agence Mondiale Antidopage) soit appropriée pour la NBA. De même, bien que des peines sévères soient nécessaires pour assurer la légitimité de tout programme antidrogue, nous croyons que les peines prévues dans notre accord collectif – et non les peines excessives qui ont été proposées précédemment par le Congrès – sont justes et appropriées. Enfin, nous ne croyons pas que la participation d’une entité comme l’AMA améliorera de quelque façon que ce soit notre programme. Comme indiqué auparavant, le programme de la NBA est déjà géré par des entités et des personnes indépendantes, possédant une expertise et une intégrité considérables. De plus, parce que la NBA et le syndicat des joueurs ont créé conjointement notre programme, les joueurs NBA ont confiance en sa légitimité et son impartialité, et cette confiance est essentielle au bon fonctionnement du programme. »

Tout le temps nécessaire pour truquer les contrôles ?

Malgré tout, le programme se durcit doucement. Désormais, les sanctions sont de 25 matchs de suspension en cas de premier contrôle positif, 55 matchs pour le deuxième et d’une suspension permanente pour le troisième.

Il y a ainsi six contrôles d’urine inopinés durant l’année (quatre durant la saison et deux durant l’été) ainsi que deux contrôles sanguins pour détecter les 225 substances interdites par la ligue. Les tests sont effectués de façon indépendante par le National Center for Drug Free Sport, sans que la NBA ou le syndicat des joueurs ne soient au courant, et les échantillons sont ensuite envoyés de façon anonyme à un laboratoire de Montréal agréé par l’Agence Mondiale Antidopage.

Ça paraît plutôt solide, mais comme le notait un article d’ESPN en 2012, les athlètes dopés ont des méthodes pour tromper les testeurs, Lance Armstrong n’ayant eu par exemple besoin que de cinq minutes pour s’injecter une solution saline afin de faire baisser le taux d’hématocrite dans son sang et ainsi revenir à un taux normal.

En réussissant à faire passer un de ses coéquipiers au contrôle avant lui, le cycliste pouvait ainsi profiter de ce laps de temps et éviter de se faire attraper par la patrouille. Sans doute que les basketteurs NBA ne sont pas autant versés dans l’art du dopage que l’ancien de l’US Postal, mais le temps entre la notification d’un test et le prélèvement effectif est bien essentiel. Et de ce côté-là, il y a des gros doutes sur le système NBA…

Car si les agents du National Center for Drug Free Sport agissent indépendamment de la NBA et du syndicat des joueurs, ils préviennent généralement les équipes de leur passage au centre d’entraînement durant la saison. Ils peuvent toutefois se présenter de façon imprévue mais, même dans ce cas, ils passent d’abord par un membre du staff avec une liste des joueurs à tester, qui sont ensuite emmenés un par un devant le testeur. Autant dire que c’est très bienveillant et que si une franchise a développé un système de dopage collectif, les membres du staff ont tout le temps nécessaire pour tenter de masquer les traces chez leurs joueurs.

Et c’est encore pire durant l’été puisque les agents du National Center for Drug Free Sport prennent alors directement rendez-vous avec les basketteurs une fois arrivé dans leur ville, afin de trouver un créneau…

Avec l’aide de spécialistes, le risque d’être contrôlé positif serait très faible

La NBA protège-t-elle ses stars au niveau du dopage, en sortant de temps en temps de son chapeau des joueurs de seconde zone afin de les punir et ainsi montrer qu’elle n’est pas totalement inactive dans ce domaine ? C’est la thèse qu’on lit souvent après l’annonce des suspensions, mais absolument rien ne permet de la confirmer.

Les agents qui effectuent les tests sanguins et urinaires sont indépendants de la ligue et du syndicat des joueurs, le laboratoire qui fait ensuite les analyses est réputé et agréé par l’Agence Mondiale Antidopage et les récentes suspensions de Deandre Ayton ou John Collins, un premier choix de Draft et un joueur qui pouvait viser le All-Star Game cette année, ne sont pas anodines. La NBA aurait d’ailleurs beaucoup plus à perdre en protégeant en coulisses ses stars, si jamais l’information venait à sortir dans la presse.

Mais la ligue est responsable de l’émergence de ces théories du complot car en refusant de faire intervenir un acteur extérieur pour chapeauter sa lutte antidopage, elle sème forcément le doute sur la neutralité du programme.

Avec une quinzaine de cas en vingt ans (Don MacLean, Matt Geiger, Soumaila Samake, Lindsey Hunter, Darius Miles, Rashard Lewis, O.J. Mayo, Hedo Turkoglu, Nick Calathes, Joakim Noah, Jodie Meeks, Wilson Chandler, Deandre Ayton, John Collins…), il y a de toute façon statistiquement très peu de chances que ça tombe sur une des superstars de la ligue. En particulier parce qu’avec des failles « de la taille de Shaquille O’Neal », il est très facile pour un joueur « bien » entouré et « bien » conseillé par des spécialistes de passer à travers les mailles du filet, surtout sans passeport biologique. Pour se faire prendre, il faut soit être négligent… soit pas très malin.

*Parce qu’une partie des joueurs n’étaient plus sous contrat au moment où les résultats des tests ont été connus et que d’autres ont pu fournir des raisons médicales.



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