ENQUETE FRANCEINFO. De l’ascension au scandale, la brutale disgrâce du cardinal Barbarin



Mais Philippe Barbarin le conservateur est aussi un homme loué pour son ouverture d’esprit. A Lyon, le cardinal entretient notamment d’excellents rapports avec le recteur de la Grande mosquée, Kamel Kabtane, qui lui a remis sa médaille d’officier de l’Ordre national du mérite en 2007. Les deux hommes se sont rendus ensemble au Liban en 2015 à l’occasion de la fête islamo-chrétienne de l’Annonciation. Et Barbarin a soutenu le projet d’Institut de civilisation musulmane porté par la Grande mosquée de Lyon.

« C’est un homme d’une certaine complexité », observe Jean-Dominique Durand, professeur d’histoire religieuse contemporaine, ancien président de la Fondation Fourvière et actuel adjoint au maire de Lyon. « Sa position conservatrice sur le plan des mœurs ne l’empêche pas d’être progressiste et même audacieux sur les questions sociales, le dialogue interreligieux, la solidarité… », note l’universitaire, qui rappelle ses multiples déplacements en Irak au chevet des chrétiens d’Orient persécutés au plus fort de la guerre contre l’Etat islamique.

Proche de l’abbé Pierre – c’est lui qui prononça l’homélie lors des obsèques du fondateur d’Emmaüs –, Philippe Barbarin a maintes fois montré qu’il pouvait aussi apparaître sous un jour plus ouvert. En 2002, à peine était-il arrivé à Lyon qu’il décidait d’abriter des sans-papiers à la cathédrale Saint-Jean. Plus récemment, à l’occasion de la Journée mondiale des pauvres initiée par le pape François, il présidait un repas de chef gastronomique lyonnais offert par l’Eglise à quelque 400 personnes dans le besoin.

Pour ceux qui le connaissent bien, cet engagement n’est pas sans lien avec ses quatre années passées entre 1994 et 1998 à Madagascar comme prêtre fidei donum et professeur de théologie au séminaire de Fianarantsoa. Lorsqu’il débarque sur l’île à l’âge de 44 ans, ce fils de bonne famille, cinquième d’une fratrie de onze enfants, subit un choc. « Il y a découvert la pauvreté. C’est un temps qui l’a beaucoup marqué », raconte Jacques Habert, aujourd’hui évêque de Séez, qui a fait sa connaissance à la fin des années 1970, lorsque Philippe Barbarin officiait comme aumônier de lycée et vicaire dans le Val-de-Marne.

Sur place, comme responsable des enseignements dispensés aux séminaristes, il prend immédiatement ses marques. « C’était une vraie locomotive. Il a très rapidement appris le malgache. Tous les matins, il faisait son jogging avec des étudiants. Le dimanche, je le voyais arriver en short à sept heures moins cinq, avant la messe que je célébrais », se souvient le père François Noiret. L’expérience malgache le suit tout au long de son sacerdoce. En 1998, nommé évêque de Moulins (il est alors le plus jeune évêque de France), il fait venir de Madagascar l’archevêque de Fianarantsoa pour présider sa cérémonie d’ordination, célébrée dans une cathédrale pleine à craquer. « C’était voulu comme un signe d’ouverture et d’universalité et c’était du jamais-vu », se remémore François Noiret.

A Lyon, il incite le maire, Gérard Collomb, à investir de l’argent pour un projet d’assainissement d’eau dans deux communes de Madagascar. Des prêtres malgaches lui rendent de temps en temps visite. « Il leur porte une attention toute particulière, ce qui rend jaloux les curés lyonnais », s’exclame un prêtre francilien qui a côtoyé le cardinal pendant plusieurs années. François Noiret se souvient d’un jour où, essayant de lui rendre visite à l’improviste dans ses bureaux à Fourvière, il fut surpris dans l’escalier de service par un évêque auxiliaire : « Il n’était pas très content de me voir là parce que je ne m’étais pas présenté à l’accueil. Quand il m’a demandé si j’avais rendez-vous avec le cardinal, je lui ai simplement répondu que j’étais un missionnaire de Madagascar. Il m’a dit : ‘Ah… Alors, c’est spécial !' »

Cultivé sans être bardé de diplômes – une maîtrise de philosophie à la Sorbonne et une autre de théologie à l’Institut catholique de Paris –, Philippe Barbarin peut compter sur son charisme naturel pour s’attirer les bonnes grâces des fidèles. Partout où il passe, personne ne reste indifférent. Dans le Val-de-Marne, où il a été ordonné prêtre, il est resté dans la mémoire de dizaines de jeunes qui ont fait partie de « l’équipe Saint-Louis », un groupe qu’il avait créé. Tous les vendredis soir, il les réunissait à l’église Notre-Dame de Vincennes pour leur offrir une formation théologique, invitait des représentants d’autres religions ou des philosophes à intervenir devant eux, organisait des pèlerinages en Italie, en Pologne ou en Terre sainte. « Il était très investi, ne ménageait ni son temps ni sa peine, et dégageait un enthousiasme communicatif », se souvient François Régnier, aujourd’hui diacre permanent du diocèse de Créteil.

A Boissy-Saint-Léger, dans le Val-de-Marne, où il fut curé de 1991 à 1994, on se souvient d’un prêtre « hors du commun », « intransigeant », « avec certaines exigences qui ne lui attiraient pas que de la bienveillance ». Mais surtout d’un homme qui avait réussi à remplir à nouveau une église qui ronronnait. « Ses homélies étaient remarquables, il arrivait à donner un sens à la vie de chacun et remettait avec pertinence l’Evangile dans l’actualité », témoigne Joël Kraske, un paroissien.



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