Comment passer Thanksgiving sans s’entre-tuer à propos de Trump ? Le cauchemar des Américains



Le beau-père ? Tout va bien, il était vaguement intrigué par Donald Trump avant l’élection mais a depuis longtemps tourné casaque contre le fada de la Maison-Blanche. La belle-sœur ? No problemo. Le tonton du New Jersey ? Alerte rouge, celui-là est un point d’interrogation. Il a le vote baladeur, il pourrait bien rouler pour Trump. Note mentale : le laisser venir pour jauger le danger. Eviter la chantilly sur la tarte aux pêches, au cas où celle-ci se transforme en tarte à l’impeach et vole à travers la pièce…

Procédure de destitution de Trump : le jour où tout a basculé

Eh oui ! C’est chaque année le même dilemme depuis l’élection du milliardaire : comment négocier Thanksgiving en famille sans que la scène ne se termine comme la fameuse caricature de l’affaire Dreyfus – « Ils en ont parlé » ? Les challenges sont multiples et changeants. Car si le « Trumpgiving » est invariablement de la piquette, cela n’empêche pas les nuances millésimées. La première année, 2017, était du genre brut qui cogne : la moitié de l’Amérique était toujours K.O. debout. Le deuxième millésime, juste après les élections de mi-mandat, semblait prometteur mais demandait confirmation. Le troisième est nerveux, impatient, avec une note de pêche et – on l’espère – de peau de banane pour le président.

Comment le négocier ? Comme dans « Cyrano ».

Agressif

Stratégie très en vogue la première année. Pour preuve cet article de « GQ » de novembre 2017, dont le titre était déjà tout un programme : « C’est votre devoir civique de gâcher Thanksgiving en évoquant Trump ». Comme l’expliquait l’auteur :

« Des parents qui sont toujours à bord du “Trump train”, à ce stade, donnent le signal que rien n’est sacré. Il est temps de suivre leur exemple. »

Parmi les suggestions : poser un lapin, être présent mais se conduire en trou du c…, ou mener carrément une politique de la terre brûlée, par exemple en refusant de serrer la main du tonton trumpiste.

Un peu extrême. Et au bout de trois ans, l’agressivité brute a perdu de son cachet. Ce n’est pas que l’on se soit habitué aux trumpistes – jamais ! – mais une certaine lassitude se fait sentir.

Pédago

On aime assez cette approche, à « l’Obs ». Le genre, « que répondre à votre beau-frère qui croit au “grand remplacement” ? ». Franchement, cela peut être utile de réviser ses petites fiches avant d’affronter la famille, tant les trumpistes sont de mauvaise foi. Et pour cause, ils absorbent tous les jours un déluge de mensonges présidentiels sur Fox News !

Gaffe, tout de même, à ne pas adopter un ton professoral. Le style, ces pauvres cousins trumpkins sont débiles, je vais tout leur expliquer. C’était un peu l’ambiance lors des deux premiers Thanksgiving, avant que tout le monde ne réalise que les électeurs de Trump avaient agi en parfaite connaissance de cause. Si l’on veut rigoler un peu, il faut relire cette conversation virtuelle imaginée par le « New York Times » l’an dernier, un dialogue édifiant entre « Vous » (l’interlocuteur éclairé) et « l’Oncle conservateur » (le parfait crétin). Moyen, côté efficacité.

Farceur

Avec un peu d’humour, tout devient possible. Ce n’est pas facile, notez, tant l’occupant de la Maison-Blanche en est dénué. Vous pourriez blaguer sur ses gaffes verbales, ses fautes d’orthographe ou ses mots inventés, mais vous risquez alors de le rendre sympathique : « Sacré Trump, y a pas à dire, il est pas banal ! » Contre-productif.

On peut préférer l’approche de Tony Posnanski, même si elle a beaucoup énervé dans les rangs trumpistes. Partant du principe que la première chose que vous demandent vos invités est « Cékoilmotdepasseduwifi ? », cet Américain lambda a annoncé sur Twitter :

« Je vais changer mon mot de passe wi-fi, ce jeudi, en “Impeach45”, comme ça les membres MAGA [Make America Great Again] de ma famille devront l’entrer dans leurs portables pour profiter de mon délicieux wi-fi. »

Malin

Avec un taureau enragé comme Trump, mieux vaut attaquer par le flanc. Ne parlez pas de lui directement, repliez-vous plutôt sur des sujets de conversation qui vous permettront de le critiquer par la bande.

Par exemple, comme le suggère Rex Nutting, du site MarketWatch, expliquez « à quel point le système est pipé pour des gens normaux comme ceux qui sont rassemblés autour de la table. Vous pouvez noter que nous bossons tous dur mais qu’à l’arrivée ce que nous produisons tombe dans les mains d’une poignée de gens ».

Puis vous embrayez sur les cadeaux fiscaux de Trump aux riches.

On a testé cette approche avec des voisins trumpistes, à deux heures au nord de New York, le 4 juillet dernier (ils nous avaient invités à leur célébration très sympa de la fête nationale en précisant : « On est des ploucs ! »). Le côté « nous, les gens normaux, on se fait toujours arnaquer » marche très bien. Mais attention ! Si votre interlocuteur vous a trop à la bonne, s’il apprécie votre « bon sens », il risque de vouloir vous rallier à son panache Trump.

Comme il n’est pas question de vous brouiller avec des voisins chasseurs armés jusqu’aux dents, c’est le moment de dégainer votre plus large sourire : « Euh là non, John, je crois qu’on va être d’accord sur le fait qu’on n’est pas d’accord – sans rancune, hein ! »

Lâche

Lâche est un mot sévère, disons plutôt prudent, ou fidèle à l’esprit de gratitude censé baigner cette fête d’action de grâce (« thanksgiving », littéralement, est le fait de dire merci).

Pour ne pas gâcher la fête, comment éviter de parler politique ? Un premier conseil, évident, consiste à prier les invités de laisser au vestiaire leur casquette MAGA ou leur tee-shirt Bernie. Après ? Entre les enfants, les animaux de compagnie, les maladies diverses, le football américain et les soldes du « Black Friday », les sujets ne manquent pas. Et si le sujet fait malgré tout surface à la troisième bouteille de zinfandel, Lizzie Post, arrière-arrière-petite-fille d’Emily Post, la reine de l’étiquette, recommande de botter en touche :

« Il n’y a rien de mal à dire, sur un ton réellement poli et amical : J’espère que vous me comprendrez, mais j’ai décidé de faire un break avec la politique le temps de cette fête”. »

Mouais. Vu l’ambiance qui règne dans le pays, c’est pas gagné. On préfère cet autre conseil, plus terre à terre :

« C’est ok, de votre part, de quitter la conversation et de dire : “Je vais me servir un autre verre.” Ou : “Je vais voir si quelqu’un a besoin de mon aide dans la cuisine”. »

Courage, fuyons !

Consensuel

Pour anesthésier votre tonton trumpiste, vous pouvez tenter de l’assommer à coups de stats soporifiques. « Incroyable ! Vous saviez que cette année est un record ? Depuis 2005, on n’a jamais vu autant d’Américains rendre visite à leur famille pour Thanksgiving. On est 49,3 millions à nous déplacer, 1,6 million de plus que l’an dernier ! Le trafic aérien est en hausse de 4,6 % ! Dingue ! »

Le tonton risque de vous contempler d’un air navré. Mais si vous voulez la jouer intello-consensuel, vous pouvez l’intéresser en sortant la fiche « Amérique polarisée » : « Tu te rends compte, il y a vraiment deux Amériques désormais, géographiquement parlant. Les pro-Trump vivent entre eux, les anti-Trump aussi, et chaque camp regarde l’autre comme s’il avait trois têtes. Pour une fois qu’on se mélange, on ne va pas s’entre-tuer. »

Il va baisser la garde… et là, hop ! Vous le terrassez.





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