HiroChirac mon Amour – AgoraVox le mdia citoyen


« Ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise, il pervertit, il détruit. Tout dans l’âme de la France dit non à l’extrémisme. » (Jacques Chirac, le 11 mars 2007).

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L’ancien Président de la République Jacques Chirac est mort il y a deux mois, le 26 septembre 2019, et est né il y a quatre-vingt-sept ans, le 29 novembre 1932. Retour sur un géant de la politique française amoureux de la culture japonaise dont la nouvelle de la mort a fait l’effet d’une déflagration thermonucléaire dans le paysage politico-médiatique de la France.

C’était prévisible et c’est le cas dans tout phénomène d’ébullition médiatique, que ce fussent les attentats de « Charlie Hebdo » (le fameux Je suis Charlie), la mort de Johnny Hallyday, le mariage de Megan et Harry, etc., et récemment la mort de Jacques Chirac. Il y a toujours des courants repoussoirs, qui contestent l’écho médiatique supposé surdimensionné à l’événement ou la supposée « pensée unique » qui en découlerait.

Le télescopage médiatique avec l’effroyable incendie de l’usine Lubrizol à Rouen ne signifie rien sur la considération portée aux habitants normands : avant l’annonce de la mort de Chirac, les chaînes d’information continue avaient même surmédiatisé la catastrophe industrielle depuis le début de la matinée. Dire que les médias ont ignoré la pollution atmosphérique à Rouen à cause de Chirac est donc faux dans les faits. Et si les autorités sont éventuellement critiquables d’en avoir sous-estimé les conséquences, elles n’en auraient pas moins sous-estimé les conséquences sans le décès de l’ancien Président de la République.

Tout flux de grande marée a son reflux. Par esprit prétendument original, par besoin de se distinguer, par convictions plus ou moins sincères, certains aiment toujours s’opposer aux matraquages médiatiques parfois excessifs (il est vrai) de l’actualité, avec ce sentiment « on ne me la fait pas à moi », histoire de montrer implicitement, sans oser le dire bien sûr, qu’ils sont un peu plus intelligents que « les autres » qu’ils nomment alors « les moutons ». Ou « les veaux », dans un registre sémantique un peu plus gaullien.

C’est vrai que la sincérité de la première vague est souvent sujette à caution. On a pu voir ainsi un grand éditocrate et biographe de Jacques Chirac terminer son blabla sur une chaîne de télévision en parodiant Johnny Hallyday qu’il venait d’évoquer, pour dire : « On a tous quelque de chose de Chirac ». Une fois prononcée cette phrase quasi-définitive, la caméra est restée sur le journaliste devenu silencieux pendant quelques secondes : on le voyait très content de lui, un brin suffisant, le petit sourire satisfait aux lèvres, les yeux malicieux regardant autour de lui l’effet escompté. Visiblement, ce n’était pas l’émotion du deuil qui l’étouffait mais plutôt le petit plaisir égotique de placer un beau mot pourtant peu original puisque je l’avais entendu peu avant d’une autre bouche, d’un autre bel esprit.

La mousse du deuil sert parfois à faire mousser certains beaux esprits, c’est sûr, c’est commun et inévitable, et c’est valable dans tout événement, même les pires catastrophes. On rapporte ainsi (je ne sais pas si c’est vrai) qu’un futur présentateur vedette du 20 heures s’était réjoui avec les attentats du 11 septembre 2001… Business as usual.

Parler de Jacques Chirac est un peu spécial pour le peuple français. Pour au moins trois raisons. D’une part, c’était un animal politique, un animal politique clivant (beaucoup de Français ont détesté Chirac, beaucoup l’ont adoré, parfois, c’étaient les mêmes ! un peu comme pour De Gaulle). D’autre part, c’était un animal de longue durée, politiquement, il a existé de 1967 à 2011 (2011, à peu près la fin de ses apparitions publiques, du moins de ses déclarations publiques, même s’il a encore continué quelques années à se montrer), soit quarante-trois ans, ce qui signifie que quatre ou cinq générations de personnes l’ont « connu », « apprécié », « détesté », bref, ne sont pas restées indifférentes à son égard. Enfin, il a été le Président de la République, dans une France d’esprit encore monarchique, qui attend (toujours) beaucoup de son « chef », et pas n’importe quel Président, un qui a été élu par 25, 5 millions de Français le 5 mai 2002, soit 82,21% des suffrages exprimés et 62,0% des inscrits.

J’insiste sur ce dernier fait, six électeurs inscrits sur dix ont voté pour Jacques Chirac qui a probablement reçu, d’ailleurs, plus de votes provenant de personnes dites de gauche que de personnes dites de droite. Martelons : il y a dix-sept ans, plus de 25 millions de Français ont glissé son bulletin dans l’enveloppe, certes, parfois en se bouchant le nez, mais ils l’ont fait. Ils ont aujourd’hui au moins trente-cinq ans, certains sont morts entre-temps, mais une bonne partie de ces électeurs sont toujours vivants aujourd’hui. Qui pourra prétendre rassembler autant les Français dans une élection libre, sincère et pluraliste ? Même De Gaulle a été loin du compte.


Certes, ces électeurs non chiraquiens qui ont voté pour Chirac ont été les premiers déçus dès le lendemain. L’élection d’une majorité à l’Assemblée Nationale dominée par l’UMP, qui venait d’être fondée sur une sorte de modèle de parti unique, a fait comme s’il y avait eu une simple alternance. Ce fut une erreur évidemment : Jacques Chirac a rassemblé, au second tour, avant tout les républicains, et il aurait été bien inspiré de proposer un gouvernement qui reflétât une telle sociologie en faisant monter dans le train gouvernemental tous ceux qui ont toujours voulu lutter contre l’extrémisme.

Car Jacques Chirac, à cause de la longueur de sa carrière politique, des contextes très différents de chaque élection, de l’évolution incontestable d’une société qui s’est libéralisée dans les mœurs mais raidie dans son économie, a toujours été connu pour son manque de convictions et sa puissance pour les défendre (je paraphrase un mot de Clemenceau sur son ancien collaborateur Georges Mandel). Marie-France Garaud, une ancienne conseillère politique devenue opposante au point de se présenter à l’élection présidentielle de 1981 contre lui, n’a jamais eu de mots assez durs pour critiquer son gaullisme « rad soc » (radical-socialiste) qui convenait bien à l’électorat corrézien, au point qu’on a vu Chirac en grande complicité avec Lula pour créer une nouvelle taxe et Chirac parmi les plus engagés des dirigeants du monde dans la préservation de la planète.

Pourtant, il y a bien une chose pour laquelle Jacques Chirac avait des convictions, et même, avait une certaine forme d’intransigeance et de courage : il était viscéralement opposé à toute concession avec l’extrême droite, celle qui a fait naître le nazisme et Hitler, il était opposé à toute forme d’antisémitisme. Au prix sans doute de sa défaite de 1988, Jacques Chirac avait refusé obstinément toute alliance avec le Front national (malgré les pressions de Charles Pasqua) et il a eu raison puisque son avant-dernier combat, ce fut justement contre Jean-Marie Le Pen qu’il l’a engagé. Le dernier combat fut sans doute moins héroïque puisqu’il a combattu sa propre incompréhension d’une société qui s’éloignait de lui avec le « non » au référendum sur le TCE le 29 mai 2005.

Il est toujours difficile d’imaginer la postérité des personnalités politiques, tout autant que la postérité des dits « grands écrivains » contemporains. L’expérience, le recul du temps, ont montré que des écrivains très lus de leur temps sont aujourd’hui complètement oubliés, tandis que des écrivains confidentiels de leur vivant sont devenus majeurs au fil du décennies et des siècles. Il en est de même pour tous les arts en général, et par exemple, la redécouverte, juste après la dernière guerre, des tableaux de Gustave Caillebotte, plus connu comme mécène que comme artiste, en est un exemple (à ce propos, bravo à l’ancien maire de Yerres pour avoir contribué aussi à redécouvrir ce grand peintre, le nom de ce maire est aujourd’hui assez connu).

D’un ancien Président de la République, la postérité se confondra avec ses actes, sa personnalité et aussi, avec l’époque où il fut aux responsabilités. Un peu comme on parle de fauteuil Louis-Philippe, on parlera des années De Gaulle (l’ambition industrielle et indépendance nationale), des années Pompidou (le tout-automobile, l’art contemporain), les années Giscard (les réformes sociétales : majorité à 18 ans, l’IVG, libéralisation de l’audiovisuel public, etc.), les années Mitterrand (le chemin européen résolument choisi), les années Chirac, les années… Plus on se rapproche d’aujourd’hui, moins il est facile de qualifier les présidences, car la nostalgie n’a pas encore fait le deuil de la réalité.

On peut juste dire que sous De Gaulle et encore sous Valéry Giscard d’Estaing, les polytechniciens étaient au pouvoir et que depuis François Mitterrand, les normaliens sont revenus au pouvoir (ils l’étaient aussi sous la Troisième République). Rappelons que Giscard d’Estaing est un polytechnicien, Alain Juppé un normalien et que l’actuel Président Emmanuel Macron n’est pas normalien (ni polytechnicien), mais quand même énarque. D’ailleurs, c’est peut-être les diplômes qui peuvent donner une signification. À part Georges Pompidou et François Mitterrand, deux littéraires, et Nicolas Sarkozy, un juriste (François Mitterrand était aussi un juriste), j’exclus bien sûr le héros militaire De Gaulle, tous les autres Présidents furent ou sont des énarques, certains scientifiques (Giscard), d’autres même « commerciaux » (François Hollande a fait aussi HEC).

On peut constater d’ailleurs que la formation initiale n’influe pas forcément sur les considérations politiques voire politiciennes, sur les postures politiques. Par exemple, comment François Hollande, un ancien élève de HEC, qui plus est, a été affecté, comme énarque dans la botte, à la (prestigieuse et exigeante) Cour des Comptes, a-t-il pu mener une politique aussi anti-économique avec un déficit budgétaire si élevé, si ce n’était pas pour amadouer (inefficacement !) un électorat dit de gauche 

Parfois, cette formation a pu jouer. Ainsi, l’avocat Nicolas Sarkozy proposant (sans heureusement aller jusqu’au bout) la suppression des juges d’instruction, ou encore l’ingénieur Valéry Giscard d’Estaing mettant en place le programme nucléaire civil qui nous permet, aujourd’hui, de bénéficier d’une énergie à faible prix, indépendante des soubresauts des producteurs pétroliers et surtout, émettant très peu de CO2 par rapport aux énergies dites fossiles.

On aurait pu croire qu’Emmanuel Macron avait bien compris les principes économiques, ce qui semble être le cas, mais dans leurs applications pratiques, sur le plan politique, il lui manquait un élément majeur, que peuvent même avoir acquis les maires des plus petites communes : on ne décide jamais durablement sans le consentement de ses « administrés ». Au-delà du fond (contestable ou pas) de ses réformes, il lui a manqué la méthode pour les faire aboutir et accepter, en dehors de cette méthode à l’arraché qui a pourtant bien fonctionné en 2017-2018.

La postérité d’un mandat présidentiel se mesure-t-elle avec les actes ? Je n’en suis pas sûr. On a complètement et injustement oublié les très nombreuses réformes du septennat de Valéry Giscard d’Estaing, oubli d’autant plus injuste que l’intéressé est toujours vivant et peut donc encore témoigner et expliciter (certains journalistes heureusement continuent à le solliciter), mais peut-être que la personnalité de Valéry Giscard d’Estaing n’inspire pas le souvenir ? Je le dis très crûment, mais l’image d’une personne condescendante, plus condescendante qu’arrogante d’ailleurs, sûr de sa (haute) valeur mais convaincu qu’il faut s’abaisser pour parler aux petites gens, cette image continue encore à saboter le souvenir de son septennat. Alors que le prince de l’immobilisme, le théoricien du ni-ni, reste encore dans les esprits, parfois soutenu par des nostalgiques de l’union de la gauche, du temps où ils avaient 30 ans (comme Jean-Luc Mélenchon).

À mon sens, la raison de ces paradoxes réside dans le fait que la postérité est nourrie de la personne et pas de ses actes. Après tout, lorsqu’un manager recrute un collaborateur, il se fiche assez vite des compétences du candidat, les compétences, cela peut s’acquérir, en revanche, il est très soucieux de ses motivations, de sa personnalité, de ses aptitudes à évoluer (ou pas), de son enthousiasme à donner le meilleur de lui-même. Après tout, techniquement, sur le papier, Albert Lebrun était peut-être plus compétent que René Coty pour présider la République, mais dans les faits, Albert Lebrun a mis au pouvoir Pétain, après avoir nommé Léon Blum (avec la même Assemblée !), avec un esprit visiblement dépassé, défaitiste et falot, tandis que René Coty, très modeste et lucide sur ses (faibles) capacités politiques, a fait revenir au pouvoir De Gaulle, car il avait compris que c’était la seule chose à faire dans ce contexte. Petites mains de l’histoire de France, Albert Lebrun et René Coty, mais si d’autres avaient occupé leur place, en 1940 et en 1958, probablement que cette histoire de France en aurait été tout autre.

Pourquoi, à mon avis, le bilan des mandats présidentiels importe peu dans la postérité ? Parce que les programmes politiques sont rarement de long terme, ils répondent à des préoccupations électorales du moment (mieux que ceux des adversaires puisqu’ils ont été choisis). Mais au fil des décennies, l’importance stratégique s’estompe sauf quelques décisions symboliques. Ainsi, il est quasi-certain que la seule chose qu’il restera dans plusieurs décennies du quinquennat de François Hollande est le mariage pour tous. Ce fut probablement l’une des raisons pour ne pas céder à la rue.

De Jacques Chirac, il ne restera pas beaucoup de mesures phares (le PACS est jospinien). Si ce n’est les radars automatiques. On n’a rien sans rien. Face négative : les PV sans moyen de les faire sauter (râlement attendu du chauffard). Face positive : la mortalité routière a chuté de moitié (c’est insuffisant, mais quel progrès, des dizaines de milliers de vies déjà sauvées en seize ans).

De Jacques Chirac, les mauvaises langues (nombreuses) se plairont à rappeler les échecs : les grèves de 1995 (les dernières grandes grèves au point d’être une référence pour le 5 décembre 2019), la dissolution de 1997, le référendum de 2005, les émeutes des banlieues en 2005, le CIP en 2006, etc.

Mais Jacques Chirac jouit du même avantage que François Mitterrand : ce sont deux personnages de roman, et comme tout personnage de roman, on peut les aimer hors de toute rationalité, parce que l’humain est complexe, nuancé, particulier. Et la personnalité de Chirac est d’autant plus riche qu’il a tout fait pour l’appauvrir et ressembler à ses contemporains moyens.

Aussi, il reste une sorte de testament politique qui compte énormément encore aujourd’hui, et qui est d’ailleurs beaucoup plus utile aujourd’hui qu’hier. Ce testament, c’est un hymne à la tolérance, celle de pouvoir vivre en paix dans la diversité. Il n’est pas une capitulation face aux ennemis de la république, ceux qui voudraient même imposer la charia ou une chose qui s’y rapproche (rappelons que la loi sur le voile a été votée à son initiative, première fois, avec quinze ans de polémiques, que l’État a pris ce « sujet » à bras le corps), mais qu’il faut pouvoir trouver le moyen pour que tout le monde puisse vivre dans la liberté et dans la sécurité. Et c’est cet équilibre à trouver qui est l’enjeu des quinquennats actuel et futurs.

Alors, en a-t-on fait trop pour Chirac il y a deux mois ? Assurément non, et d’ailleurs, on n’en fait plus rien pour lui maintenant, mais qu’une nation entière puisse prendre, le temps du deuil, une pause dans les luttes politiciennes futiles, ne m’a pas paru scandaleux, et même, paraît plutôt rassurant. Et puis, franchement, à ceux qui critiquent le supposé immobilisme de Jacques Chirac qui a passé plus d’un demi-siècle au service de ses contemporains, je serais tenté de leur demander : et vous, dans votre vie personnelle, qu’avez-vous fait pour la France et les Français ?

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
HiroChirac mon amour.
On a tous quelque chose de Chirac.
Le dernier bain de foule de Jacques Chirac, l’universaliste.
Chirac au Panthéon ?
À l’heure où Jacques Chirac entre dans l’Histoire…
Jacques Chirac a 86 ans : comment va-t-il ?
Présidence Chirac (1) : les huit dates heureuses.
Présidence Chirac (2) : les huit dates malheureuses.
Jacques Chirac contre toutes les formes d’extrême droite.
Jacques Chirac et la paix au Proche-Orient.
Sur les décombres de l’UMP, Jacques Chirac octogénaire.
Jacques Chirac fut-il un grand Président ?
Une fondation en guise de retraite.
L’héritier du gaulllisme.
…et du pompidolisme.
Jérôme Monod.
Un bébé Chirac.
Allocution télévisée de Jacques Chirac le 11 mars 2007 (texte intégral).
Discours de Jacques Chirac le 16 juillet 1995.

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