Christine Renon, la « directrice épuisée » qui a donné sa vie pour l’école


Une marche blanche est organisée à Pantin, ce samedi matin, deux semaines après le suicide de cette directrice de 58 ans dans le hall de son école maternelle. Portrait.

« Pourtant, elle aimait son métier, les enfants et le chocolat. Vive la vie. » Cette formule sera accrochée à la boutonnière des proches de Christine Renon, samedi 5 octobre, lors de la marche blanche organisée en sa mémoire à Pantin (Seine-Saint-Denis). Cette directrice de maternelle, qui s’est suicidée dans le hall de son école deux semaines plus tôt, apparaît sur le badge avec un sourire en coin et ses éternelles lunettes rondes. On tient là le personnage de bande dessinée qu’elle aurait pu être : celui d’une directrice atypique, fantaisiste et adorée.

Christine Renon représentée par une de ses amies. (ANNICK L.)

Tous les matins, Christine Renon se postait devant l’école de la rue Méhul pour accueillir ses 288 élèves et leurs parents. L’édifice, l’un des rares monuments historiques de Pantin, a des airs de cathédrale de béton et la scène pouvait laisser croire à une entrée de messe. Mais la prêtresse n’en était pas une : pour toute aube, cette femme rondouillette de 58 ans portait un pantalon Decathlon, une inusable polaire bleue et l’un de ces tee-shirts informes dont elle avait le secret, représentant tantôt des moutons en colère, une grenouille échappant à un crocodile ou un détournement du logo Apple. Dans son immense école, elle roulait en trottinette.

« C’était juste merveilleux de lui confier nos enfants ! » assure Assia*, dont les deux enfants de 4 et 5 ans sont passés par la classe de petite section que Christine Renon a, jusqu’à peu, cumulé avec ses fonctions de direction. « Tout le monde l’adorait. Il n’y a que les retardataires qui trouvaient à dire qu’elle les embêtait. » Les parents d’élèves décrivent une directrice dévouée, qui se battait autant pour le bien-être de leurs rejetons que pour le confort de travail des agents de service. « C’était un ange gardien, elle a acheté un cartable à une élève, elle a aidé des familles sans abri », retient un papa.

L’annonce du suicide de Christine Renon a été « une grosse claque » pour les parents d’élèves, selon Assia, une de leurs représentants au conseil d’école. « C’était un vrai roc, qui ne se plaignait pas vraiment, confie-t-elle. On a découvert énormément de choses dans sa lettre d’adieu. A posteriori, on se dit que c’est fou qu’elle n’ait pas eu un adjoint. »

Solitude du métier, manque de matériel, accumulation des tâches administratives, gestion en urgence des remplaçants, défilé affolant au poste d’inspecteur académique… Christine Renon épargnait aux parents la longue liste des tracas qui constituaient son quotidien. De même, elle cherchait à préserver ses enseignants. « Parfois, quand un instit était absent et qu’elle sentait que les enfants étaient trop perturbés par la situation, elle refusait de les répartir dans les autres classes et prenait elle-même la classe, raconte Louise*, une ancienne collègue. Cela nous évitait un sureffectif compliqué à gérer. Elle ne s’en vantait pas, personne ne le savait à l’extérieur mais, ce jour-là, elle avait perdu sa journée de directrice. »

Elle allait au-delà de ses missions, comme beaucoup de collègues.Louise, une ancienne collègueà franceinfo

Pour Jean-François Huet, directeur d’école et délégué Snudi FO 93 à Pantin, « c’était une femme qui prenait son métier très à cœur, qui croyait aux valeurs de l’école ». Au point de revenir travailler régulièrement le week-end, fait « rare ». L’adjoint aux Affaires scolaires de la mairie de Pantin, Hervé Zantman, ex-collègue directeur de Christine Renon, décrit une professionnelle « qui savait décoder l’enfant ». « Elle ne s’arrêtait pas aux apparences, y compris pour celui qui ne faisait rien en classe. » Ainsi pouvait-elle canaliser les élèves punis qui atterrissaient dans son bureau et leur transmettre sa passion pour l’art.

En maternelle, Christine Renon laissait libre cours à sa créativité. « On a monté des spectacles monumentaux, se souvient son ancienne collègue Françoise, devenue l’une de ses amies les plus proches. Elle adorait aussi fabriquer des jeux en bois, en carton, plastifiés. » Il lui est arrivé de sortir sa flûte traversière à l’école. D’autres évoquent ses marionnettes, confectionnées pour entraîner les plus petits dans des jeux de langage. « Elle débordait d’énergie », résume Louise.

Célibataire et sans enfant, Christine Renon avait « deux amours », comme elle l’a confié à l’ancien directeur Hervé Zantman : « Mon école et mes neveux. » Originaire de Limoges (Haute-Vienne), cette chimiste de formation avait rapidement migré vers la région parisienne, où elle était devenue enseignante. Son frère ayant posé ses valises dans les Hauts-de-Seine, elle pouvait souvent rendre visite à sa famille, qu’elle couvrait de cadeaux et d’attentions.

Loin d’être isolée malgré la perte de ses parents ces dernières années, « elle avait un très gros réseau amical », insiste une proche. Chaque été, « Kiki » rejoignait notamment ses amis Françoise et Lionel, pour une dizaine de jours, dans leur maison des Côtes-d’Armor. « Je veux que vous m’accueilliez sur le quai de la gare en chantant La Paimpolaise« , leur avait-elle lancé, la première fois. Le couple, pourtant habitué à plus de retenue, s’était pris au jeu et avait épaté le chef de gare en débarquant en costumes bretons.

Christine Renon était aussi une fidèle du théâtre de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), une habituée des cinémas parisiens et une cuisinière réputée. Elle régalait aussi ses proches et ses collègues de sa prose, avec des SMS envoyés à l’occasion des fêtes ou de la rentrée. Ainsi, début septembre 2018 : « Les électrons libres arrivent lundi remplis de l’énergie solaire accumulée pendant les vacances. A vos voltmètres, il va falloir maîtriser cela malgré notre ampérage faible ! (…) L’ingénieur en chef Blanquer va nous mettre au courant des quelques diodes et fusibles qu’il nous a concoctés pendant les vacances. (…) Profitons de ce dernier week-end pour prendre un dernier jus ! Lundi, ils arrivent et ça va faire des étincelles en musique. »

Le mois dernier, ses collègues directeurs ont bien eu droit à leur SMS de rentrée, plein d’humour. L’été dernier, Christine Renon avait bien fait le voyage en Bretagne. Une semaine avant sa mort, elle était encore avec ses neveux et petits-neveux. Trois jours avant la fin, elle rouspétait encore en réunion de directeurs au sujet de nouvelles tâches qu’on leur assignait. La veille, arrivée à l’école dès 7h30, elle saluait l’air de rien un camarade directeur tout aussi matinal.

Et puis est arrivé le 21 septembre. « Aujourd’hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée », écrit Christine Renon dans sa lettre adressée à ses collègues directeurs et à l’inspecteur. Dans ce texte de trois pages, elle se dit « très éprouvée » par son sort de directrice et « anéantie » par une prétendue agression sexuelle entre élèves qu’on lui demande de gérer ce samedi, « la goutte d’eau » de trop.

Privée de sommeil « depuis plusieurs jours » à cause d’une vilaine toux, elle décrit son vertige devant les tâches qui l’attendent encore, des élections de parents d’élèves aux plans de sécurité, en passant par « tous ces petits riens qui occupent à 200% notre journée ». Fulminant contre la semaine de quatre jours et demi en vigueur à Pantin et déplorant l’absence de soutien du ministère, elle annonce son suicide en ces termes : « Je laisse à la cellule de l’éducation nationale le soin de gérer au mieux le mal-être qui va suivre suite au choix du lieu de ma fin de vie. » Et de conclure : « Je remercie l’institution de ne pas salir mon nom. Christine Renon, directrice épuisée. »

Depuis la découverte du corps et des lettres de Christine Renon, chacun cherche à comprendre ce qu’il n’a pas vu. « En début d’année, alors qu’une menace de fermeture de classe planait sur son école, elle m’avait dit qu’elle n’aurait pas la force de refaire la structure de ses classes, rapporte l’adjoint au maire Hervé Zantman. C’est le seul élément, à la limite, qu’on pourrait dire pessimiste. » Des collègues directeurs se demandent si elle n’était pas plus « atteinte » et « en colère » depuis quelques années. Sans certitude.

Au printemps dernier, Christine Renon avait bien demandé, pour la première fois en vingt ans, à quitter Pantin. « Mais ce n’était pas une urgence absolue, elle n’avait demandé que deux écoles bien précises à Aubervilliers, sans même savoir si un poste y était libre », insistent ses amis. Sa demande n’avait pas abouti. De proches collègues de l’école Méhul, eux, avaient pu partir.

« C’est très compliqué pour nous en ce moment, confie son amie Louise. Il y avait des choses qu’elle décrivait, sa surcharge de travail, mais ce n’était pas du tout dans son tempérament de déprimer. On n’avait pas senti plus que d’habitude, on s’était habitués. »

C’est peut-être ça qui est malheureux : on s’était habitués à sa situation.Louise, une ancienne collègueà franceinfo

Plutôt que de faire appel à l’aide de ses proches, qu’elle savait présents pour elle, Christine Renon a choisi de mourir pour alerter. « C’est un acte par amour de la profession, un acte militant, interprète César Landron, responsable du Snudi FO 93, l’un des deux syndicats enseignants destinataires d’un des courriers. Elle nous a donné un mandat particulier, qu’on va défendre avec toute la dignité qu’il réclame et toute la détermination qu’il nécessite. »

* Ces prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.


Si vous avez besoin d’aide, si vous êtes inquiet ou si vous êtes confronté au suicide d’un membre de votre entourage, il existe des services d’écoute anonymes. La ligne Suicide écoute est joignable 24h/24 et 7j/7 au 01 45 39 40 00. D’autres informations sont également disponibles sur le site du ministère des Solidarités et de la Santé.

  



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