les investigations qui inquiètent le parti de Marine Le Pen


Après trois ans d’enquête, les juges ont rassemblé de nombreuses pièces et témoignages qui mettent en cause des membres de la famille Le Pen dans l’affaire des assistants européens présumés fictifs.

Une dirigeante alarmiste et un parti aux abois. Le 9 juillet 2018, lors d’une conférence de presse, Marine Le Pen lance un appel aux dons. Au bord de la cessation de paiement, son parti, pour survivre, a besoin de la générosité des Français après la saisie par la justice de deux millions d’euros de subventions publiques – somme finalement ramenée à un million. Cette mise sous séquestre a été réclamée par les juges français, qui enquêtent depuis 2016 sur les emplois présumés fictifs d’assistants européens du FN, devenu RN.

Le Parlement européen et la famille Le Pen, c’est une vieille histoire. Jean-Marie Le Pen, le patriarche, a passé plus de 30 ans dans les assemblées de Bruxelles et de Strasbourg. Europhobe convaincu, il expliquait vouloir « combattre l’ennemi de l’intérieur ». Mais siéger au Parlement européen, c’était aussi, pour le FN comme pour la plupart des partis, une opportunité financière. Surtout à une époque, entre les années 1980 et les années 2000, où la règlementation n’était pas très stricte et les contrôles quasi inexistants.

« Avant 1999, ça se passait à la bonne franquette », nous raconte Fernand Le Rachinel, l’ancien imprimeur du FN, eurodéputé, et compagnon de route de Jean-Marie Le Pen. « Les parlementaires bénéficiaient d’un tas d’avantages et ils profitaient largement du système ! Tous les frais de voyage étaient payés en cash. Et, toutes les semaines, les députés passaient à la caisse et se faisaient payer dans la monnaie de leur choix. »

Jean-Marie Le Pen, ici en juin 2014, a effectué sept mandats de député européen. (CHESNOT / CORBIS HISTORICAL)

Selon lui, il y avait aussi, à cette époque, de très nombreux emplois fictifs payés par le Parlement. « Dans tous les partis, il y avait des députés qui travaillaient avec leur femme, leur maîtresse, leurs filles et leurs fils… » Mais en 2009, la règlementation s’étoffe et se durcit. Le Parlement décide de mieux contrôler les deniers publics. « À ce moment-là, il aurait fallu mettre de l’ordre, mais tous les partis ne l’ont pas fait. Et le Front ne l’a pas fait ! », estime Fernand Le Rachinel, en rupture de ban avec le FN depuis octobre 2008. « Ils ont continué à faire comme avant, en pensant que ça ne poserait pas de problèmes. »

À l’origine de cette affaire des emplois présumés fictifs du FN – ouverte, entre autres, pour « détournement de fonds publics, escroqueries en bande organisée, abus de confiance, faux et usage de faux et travail dissimulé » – il y aurait la volonté constante et la nécessité impérieuse de faire des économies. Les élections européennes permettaient d’alléger la masse salariale du FN. « À chaque élection, c’étaient des moyens supplémentaires ou des moyens en moins pour les partis », se souvient Fernand Le Rachinel. « C’était en fonction des résultats qu’on pouvait embaucher ou pas des collaborateurs. Tout le monde faisait de la politique, bien avant de s’occuper du Parlement européen ! »

Un témoignage corroboré par Jean-Pierre Reveau, l’un des fondateurs du parti d’extrême droite. « C’était Le Pen qui décidait qui serait candidat au Parlement européen, et, en conséquence, il demandait aux élus de prendre en charge, par le biais des assistants, un certain nombre de gens », raconte celui qui a aussi été le trésorier du FN pendant 25 ans, jusqu’en 2009. « Une fois qu’ils étaient assistants, le Front ne leur donnait plus rien. » Puisqu’un eurodéputé devenait employeur d’un collaborateur, ce sont des fonds européens qui servaient à payer les salaires.

Mis en examen le 12 septembre 2019 pour détournement de fonds publics et complicité de détournement de fonds publics, Jean-Marie Le Pen est soupçonné d’avoir orchestré ce présumé « système ». Et d’avoir supervisé les enveloppes budgétaires allouées à l’assistance parlementaire de l’ensemble des élus frontistes. Devant les juges, le fondateur du FN a nié. « Je ne me suis jamais occupé des enveloppes de mes collègues députés (…) Je trouvais déjà fatigant de m’occuper des miens [des collaborateurs, NDLR], a fortiori des autres… », a-t-il déclaré.

Jean-Marie Le Pen, qui présidait le FN à l’époque, est aussi soupçonné d’avoir demandé à des eurodéputés de son groupe d’employer une partie de ses collaborateurs personnels, notamment son garde du corps Thierry Légier et sa secrétaire particulière. Ceux-ci n’auraient pas produit de travail strictement parlementaire, selon les enquêteurs.

Thierry Légier (en arrière-plan), ancien garde du corps de Jean-Marie Le Pen et actuel garde du corps de Marine Le Pen, est mis en examen dans cette affaire des assistants parlementaires.
Thierry Légier (en arrière-plan), ancien garde du corps de Jean-Marie Le Pen et actuel garde du corps de Marine Le Pen, est mis en examen dans cette affaire des assistants parlementaires. (ANTONIO RIBEIRO / GAMMA-RAPHO)

Selon des relevés que nous avons pu consulter, 515 453 euros ont été versés par le Parlement pour rémunérer le garde du corps de Jean-Marie Le Pen, et 321 602 euros pour sa secrétaire particulière, via l’enveloppe d’assistance du député Le Rachinel. « Le Parlement n’a pas perdu un seul centime dans cette affaire ! », assure ce dernier. Car, pour Fernand Le Rachinel, cet argent était de toutes les manières à sa disposition pour rémunérer des collaborateurs. Le Parlement, partie civile, estime au contraire avoir été floué. Il évalue le préjudice à plusieurs millions d’euros.

Interrogé par les juges sur ces contrats de travail, Jean-Marie Le Pen n’a pas répondu sur le fond : « Ces questions me paraissent dérisoires, excusez-moi. Je trouve extraordinaire que nous consacrions du temps à ces problèmes », a-t-il déclaré.

Si les anciens proches de Jean-Marie Le Pen font bloc pour assurer la défense du parti et de son fondateur, l’un d’eux sème cependant le doute. Jean-Claude Martinez, député européen FN pendant 20 ans – il a depuis claqué la porte – affirme qu’on lui aurait « imposé » une assistante à temps plein, basée au parti, alors qu’il salariait déjà une collaboratrice en circonscription.

Cette assistante, Huguette Fatna, est aujourd’hui conseillère régionale d’Ile-de-France. Grande amie de Marine Le Pen, elle est la marraine d’une de ses filles. Elle s’est occupée des DOM-TOM au FN et a été employée pendant 17 ans par Jean-Claude Martinez.

► VIDÉO – Huguette Fatna se présente comme secrétaire nationale du FN en charge des DOM-TOM, dans cette vidéo tournée par le parti en 2007 :

Dailymotion

« Elle établissait des contacts avec la Martinique, elle m’a accompagné en Martinique, elle organisait la soirée des Martiniquais… », raconte Jean-Claude Martinez. Il évoque des « coups de main » donnés sur un dossier brûlant dans ces années-là à Bruxelles : celui de la banane antillaise. « Quand Huguette, par le simple fait qu’elle est Martiniquaise, prend contact avec les planteurs de bananes, elle est dans le dossier qu’on traite… » Mais est-ce la raison pour laquelle vous l’avez embauchée ?, lui demande-t-on. « Non… Je ne l’ai pas embauchée… À un moment donné, il fallait embaucher Huguette… Tout le monde connaissait Huguette… », bredouille-t-il. Il serait difficile, selon lui, de justifier les quelque 30 000 heures de travail qu’Huguette Fatna est censée avoir passé à son service.

Huguette Fatna, à son bureau au RN, à Nanterre, le 2 octobre 2019.
Huguette Fatna, à son bureau au RN, à Nanterre, le 2 octobre 2019. (ÉLODIE GUÉGUEN / RADIO FRANCE)

Des propos que rejette catégoriquement son ancienne assistante. Les accusations d’emplois fictifs sont pour elle, à la fois vexantes et diffamatoires. « Je me renseignais toujours sur tout ce qui se passait en Outre-mer au niveau de l’agriculture, les perles à Tahiti, etc., pour que M. Martinez puisse travailler. Et ça, ça demande du temps ! », assure Huguette Fatna. « Qu’est-ce qu’il pensait M. Martinez ? Que je dansais la biguine le reste du temps au bureau ? Si M. Martinez voulait que j’en fasse plus, c’était à lui de me demander. » Précisons qu’Huguette Fatna, à ce stade de l’enquête, n’est pas mise en cause par les juges français.

Marine Le Pen était-elle au courant du « système » dénoncé par le Parlement européen, lorsqu’elle a repris les rênes du parti en 2011 ? C’est ce qu’ont cherché à établir les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), en charge des investigations. En perquisitionnant, ils ont notamment saisi des notes rédigées par le trésorier du parti et destinées à Marine Le Pen, qui leur laisseraient penser que les élections européennes étaient une opportunité pour faire des économies. Dans cette lettre rédigée en 2012, le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, écrit :

« Ma chère Marine, voici les comptes 2013 (…).

En 2013, les dépenses ont été mensuellement de 100 000 euros plus élevées que prévu. Ces dépenses ont donc tendance à déraper.

Dans les années à venir et dans tous les cas de figure, nous ne nous en sortirons que si nous faisons des économies importantes grâce au Parlement européen et si nous obtenons des reversements supplémentaires. »

Les élections européennes de 2014 ont été un succès électoral pour le FN, qui est passé de 3 à 24 eurodéputés. Selon des témoignages réunis par les enquêteurs, des consignes auraient été données aux nouveaux élus FN lors d’une réunion, en juin 2014, à Bruxelles, en présence de Marine Le Pen. Un ancien collaborateur du FN au Parlement nous a raconté ce qu’il a observé ce jour-là : « J’ai vu certains députés sortir de la salle, assez surpris. D’après ce qui m’a été rapporté, Marine Le Pen venait de leur dire : ‘Avec votre enveloppe budgétaire pour rémunérer vos collaborateurs [environ 24 000 euros par mois et par eurodéputé, NDLR], vous ne prenez qu’un seul collaborateur. Le reste, c’est pour le parti’. »

Les eurodéputés Jean-Luc Schaffhauser et Aymeric Chauprade auraient refusé les conditions qui auraient été posées ce jour-là. Dans un mail envoyé au trésorier Wallerand de Saint-Just le 22 juin 2014, Jean-Luc Schaffhauser semble expliquer la raison de son refus :

Jean-Luc Schaffhauser : « Ce que Marine nous demande équivaut qu’on signe pour des emplois fictifs… et c’est le député qui est responsable pénalement sur ses deniers, même si c’est le parti qui en est bénéficiaire… Je comprends les raisons de Marine, mais on va se faire allumer car on regardera, c’est sûr, nos utilisations à la loupe avec un groupe si important… »

Réponse de Wallerand de Saint-Just : « Je crois bien que Marine sait tout cela. »

Jean-Luc Schaffhauser (à gauche) et Marine Le Pen, le 26 février 2014.
Jean-Luc Schaffhauser (à gauche) et Marine Le Pen, le 26 février 2014. (HERVE KIELWASSER / MAXPPP)

Les enquêteurs se demandent aussi si un contrat d’assistant européen – sur l’enveloppe de Jean-Marie Le Pen – n’a pas servi à rémunérer un conseiller embauché pour la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2012. Ce conseiller, Gaël Nofri, a expliqué sur procès-verbal qu’il devait être employé par l’association de financement de la campagne de Marine Le Pen. Mais qu’on lui aurait finalement demandé de changer de contrat pour passer sur le Parlement européen. Interrogé sur ce point par les juges le 12 septembre 2019, Jean-Marie Le Pen a répondu : « En principe, M. Nofri travaillait pour moi (…). Il est possible qu’il ait travaillé pour la campagne électorale de Mme Le Pen après les heures de bureau. »

À ce stade des investigations, une vingtaine de personnes sont mises en examen, dirigeants du FN, ex-eurodéputés et collaborateurs.

Les fonds européens d’assistance parlementaire ont aussi permis d’embaucher des proches et des membres de la famille Le Pen. Ainsi Marine Le Pen, lorsqu’elle était eurodéputée, a employé comme assistant local celui qui l’a accompagnée pendant plusieurs années, Louis Aliot. Un emploi à temps partiel rémunéré 5 000 euros brut par mois (lire par ailleurs notre article sur les rémunérations au RN).

La sœur de Marine le Pen, Yann Maréchal-Le Pen – la mère de Marion Maréchal – a aussi été assistante parlementaire européenne pendant plusieurs années, auprès de l’eurodéputé Bruno Gollnisch. Le problème, pour les enquêteurs, est qu’elle a alors conservé la mission pour laquelle le parti la rémunérait jusqu’alors : directrice des grandes manifestations du FN. En effet, Yann Maréchal-Le Pen était chargée de mettre sur pied les congrès du parti, les universités d’été, etc. « Ça a toujours été son rôle », assure Jean-Pierre Reveau, l’ancien trésorier du parti. « Yann est arrivée très tôt dans le mouvement. Elle s’occupait de l’organisation des meetings, des grandes réunions, mais elle est toujours restée à sa place et elle ne s’occupait pas directement de politique. »

Les trois filles de Jean-Marie Le Pen dans les années 80 : de gauche à droite, Yann, Marine et Marie-Caroline.
Les trois filles de Jean-Marie Le Pen dans les années 80 : de gauche à droite, Yann, Marine et Marie-Caroline. (SUZANNE RAULT BALET / SYGMA)

Mise en examen par les juges en mars 2019, Yann Maréchal-Le Pen a confirmé sur procès-verbal que sa mission était d’organiser les grands événements du FN. Mais, selon elle, son employeur, Bruno Gollnisch, une figure du parti, profitait aussi de ces manifestations. Il n’y aurait donc rien d’illégal dans le fait qu’elle ait été rémunérée sur son enveloppe de député européen. Voici un extrait de son audition par la justice française, en mars 2019 :

Yann Maréchal : « Monsieur Gollnisch m’a proposé de m’employer pour continuer à organiser les grandes manifestations du FN. (…)

Je ne me suis jamais rendue au Parlement européen. Je n’ai jamais travaillé sur un dossier politique européen, je n’en ai pas les compétences et cela ne m’a jamais été demandé. »

Question de la juge : « Pourquoi ne pas être restée employée du FN ? »

Réponse de Yann Maréchal : « Je ne sais pas. »

Question de la juge : « Le FN avait-il des problèmes financiers ne lui permettant plus de prendre en charge votre rémunération ? »

Réponse de Yann Maréchal : « Je n’en sais rien, peut-être, je ne suis pas dans les arcanes secrètes du trésorier. »

Question de la juge : « Bruno Gollnisch n’a pas pu citer un événement organisé pour lui-même par vos soins en tant qu’attachée parlementaire (…) Confirmez-vous ? »

Réponse de Yann Maréchal : « Oui, je n’ai pas organisé d’événement en particulier pour Bruno Gollnisch, ce n’était pas mon travail. »

L’enquête de police montrerait que Marine Le Pen est intervenue personnellement pour que Yann Maréchal-Le Pen bénéficie de primes exceptionnelles sur fonds européens. Le 12 janvier 2014, dans un SMS adressé à l’assistant du groupe FN à Bruxelles, Marine Le Pen écrit :

« Penser à la prime pour Yann »

L’assistant envoie un peu plus tard un SMS à la comptable en charge des assistants :

« As-tu reçu mon mail pour calcul de prime de 1 500 euros net pour Yann ? Marine m’a demandé d’insister. »

Ce même assistant renvoie quelques jours plus tard un courriel à la comptable : 

« Marine m’a demandé que l’on paie une prime de 1 500 euros à Yann. J’ai introduit la demande au Parlement européen. Je suggère de le faire en remboursement de frais, ce qui évite de les fiscaliser. »

Sollicités, les membres de la famille Le Pen n’ont pas souhaité nous répondre. En revanche, le trésorier du Rassemblement national, Wallerand de Saint-Just, a accepté notre demande d’entretien. Lui voit dans cette affaire judiciaire une manœuvre politique destinée à affaiblir financièrement et politiquement le parti : « Pour moi, c’est une affaire absolument abusive, menée par des adversaires politiques de gauche et d’extrême gauche au Parlement européen, et menée par des juges membres du Syndicat de la magistrature, un syndicat d’extrême gauche, extrêmement politisé », lâche le trésorier. « À l’égard de ces juges, nous avons des doutes quant à leur capacité de conduire un dossier en toute impartialité. »



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