Critique : Bloody Mama (Roger Corman)


Bloody Mama

États-Unis : 1970
Titre original : –
Réalisation : Roger Corman
Scénario : Don Peters, Robert Thom
Acteurs : Shelley Winters, Don Stroud, Pat Hingle
Durée : 1h30
Genre : Drame, Policier
Date de sortie cinéma originale : 25 novembre 1970
Date de sortie cinéma (reprise) : 4 mai 2011

 

Note : 4/5

En France, on a parfois tendance à résumer Roger Corman à une simple casquette de producteur débrouillard et un brin cynique. C’est un tort : on oublie trop souvent le grand cinéaste qu’il fut avant de prendre sa retraite de réalisateur au début des années 70. Touche à tout, aussi à l’aise dans la chronique socio-politique (le formidable The intruder) que dans le formalisme le plus pur (ses sublimes films gothiques adaptés d’Edgar Poe), Corman avait un don indéniable pour capter l’air du temps.

Synopsis : Élevée dans les immondices et la saleté au milieu de la pauvreté d’Ozask et privée de toute chance d’éducation ou de progrès, Kate Barber grandit en nourrissant une haine amère pour la société, et la loi du “système”. En 1912, elle donna naissance au dernier de ses quatre fils, lui offrant un monde qui consiste en trois frères crasseux et sous-alimentés, un père vivant d’expédients et une baraque de deux pièces dans un lotissement désert d’un terrain vague. Alors que les fils grandissent, les envies de la mère sont d’établir son niveau de vie avec le reste du monde et de trouver de l’argent dans sa maisonnée. Enfin, le temps arrive pour Mama de rassembler ses fils : Herman, Lloyd, Arthur et Fred…

 

 

Et s’il s’inscrit dans une veine de cinéma dit « d’exploitation », censé surfer sur les succès de Bonnie & Clyde (Arthur Penn, 1967) et des Tueurs de la lune de miel (Leonard Kastle, 1969), Bloody Mama, sorti en 1970, ne déroge pas à la règle, et porte sur lui les stigmates d’une époque en plein changement. L’intrigue du film de Corman se déroule dans les années 30, et le cinéaste nous propose une reconstitution relativement soignée (quoique spartiate) de l’époque. On notera un cynisme un peu désabusé au fil de l’évolution de la cavale de la famille Barker, tirant même du côté de la subversion dans la façon dont le film aborde les grands événements historiques rencontrés par les personnages du film, tels que la crise de 1929. Mais au fond, personne n’est réellement dupe : Roger Corman parle de son temps, et chaque élément du scénario semble surtout trouver une résonance dans la société des années 70. Ainsi, les préoccupations socio-culturelles de l’Amérique post-68 sont donc au centre du film, même si ce dernier est censé se dérouler quelques décennies plus tôt…

 

 

La toxicomanie du personnage incarné par Robert de Niro est par exemple abordée de front (alors que les drogues de type héroïne/cocaïne n’avaient pas encore connu leur essor majeur dans les années 30), de même que la sexualité, largement à l’honneur puisqu’on évoque la prostitution, les relations échangistes, l’homosexualité (via le personnage de Robert Walden) ou encore les frustrations sexuelles, qui hantent littéralement le personnage de Shelley Winters. Insatisfaite, Ma’ Barker pense en effet pouvoir s’accomplir en tant que femme en découvrant l’orgasme, et le recherche auprès de plusieurs compagnons : paumée autant dans son corps que dans son pays, ne parvenant pas à trouver sa place – si ce n’est en tant que mère – elle finira par rejeter la société en bloc, à l’image de la jeunesse américaine du début des années 70, perdue face à l’horreur de la guerre du Vietnam.

 

 

Conclusion

En développant une fascination morbide pour ces anti-héros, que le spectateur suit de cloaque en cloaque et de mauvais coup en mauvais coup, sans la moindre possibilité d’échappatoire ou de rémission, Corman anticipe le nihilisme des films des années qui suivront ; on pense par exemple beaucoup à La dernière maison sur la gauche de Wes Craven (1972). Ce nihilisme et cette misanthropie latente – directement hérités des Tueurs de la lune de miel de Kastle – sont d’ailleurs encore renforcés par la vision qu’a Corman de ses contemporains, tels que ces badauds qui se réunissent pour pique-niquer devant la maison où est en train de se dérouler une fusillade mortelle entre la police et la famille Barker… Un humour très noir au service d’un film fascinant, qui traverse les décennies avec une aisance confondante.



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