Compte de formation : l’idée d’une bande « d’hurluberlus »



Si le compte de formation version 2.0 gagne sa place dans le modèle social français, l’Histoire avec un grand H en attribuera le mérite à Muriel Pénicaud. Normal, c’est la ministre du Travail qui sera sur le devant de la scène pour le lancement ce jeudi de l’application numérique grâce à laquelle 
25 millions de Français vont pouvoir se former comme ils le veulent

. L’histoire avec un petit h, elle, retiendra que l’idée est née quelques années plus tôt dans le bureau du directeur des affaires sociales du Medef, un certain Antoine Foucher, devenu ensuite directeur de cabinet de la ministre à la faveur de l’élection d’Emmanuel Macron.

Nous sommes à l’été 2015 et le compte personnel de formation (CPF) est un droit universel et portable depuis le 1er janvier en remplacement du droit individuel de formation (DIF) qui n’a pas fait ses preuves après dix ans de service. Universel parce que chaque personne y a droit, à hauteur de 24 heures par an dans la limite de 150 heures, et peut en user sans l’accord de l’employeur. Portable parce que ces heures lui sont rattachées tout au long de sa vie professionnelle. Pour le financement, une cotisation de 0,2 % à la charge des entreprises a été instaurée. Tout cela est écrit dans la loi du 5 mars 2014, qui reprend à la virgule près ce que patronat et syndicats ont négocié quelques semaines plus tôt.

Les « sociaux » du Medef

Las, entre le livret de naissance et les premiers pas, le compte n’y est pas, estiment très vite quelques « sociaux » du Medef. Ils sont quatre principalement. Outre Antoine Foucher, un peu le chef de la bande, se trouvent Alain Druelle, directeur éducation et formation, Christophe Coriou, son adjoint, et Florence Poivey, élue au comité exécutif chargée de ses sujets. Pour eux, les opérateurs paritaires (Opca), qui servent d’intermédiaires entre le titulaire du compte et l’organisme de formation, ne jouent pas le jeu. Les taux de prises en charge des heures varient d’un Opca à l’autre et pour un Opca donné, d’un mois de l’année à l’autre. Tout cela parce que les fonds mutualisés du CPF servent de complément du plan de formation des entreprises. Autre critique, la gestion des listes de formation éligibles, une par région, s’avère une usine à gaz…

Bref, le CPF tel que prévu par la loi n’est pas véritablement différent de feu le DIF. Pour le faire décoller, les partenaires sociaux abondent artificiellement le compte des chômeurs vu que les salariés en entendent très peu parler. C’est alors que naît 
l’idée d’une application mobile pour retirer les Opca du circuit

. Florence Poivey a d’ailleurs un modèle – l’appli « hyper conviviale » TGV pro – qu’elle brandit à toute occasion. « Comment pouvait-on imaginer une diffusion massive sans Internet ?», plaide-t-elle aujourd’hui.

Sourires en coin

Le projet a beau être séduisant sur le papier, il ne prospère pas. Au Medef, les quatre passent vite pour de sympathiques « hurluberlus » : on les écoute… poliment. Entre le patronat qui aimerait voir les entreprises garder la main sur ce nouveau droit de leurs salariés et des syndicats accrochés aux Opca, « notre idée suscitait un certain scepticisme, pour ne pas dire plus. On nous disait que les gens n’étaient pas mûrs ou qu’ils feraient n’importe quoi… », se rappelle Alain Druelle.

Au ministère du Travail, Emmanuelle Wargon (devenue depuis secrétaire d’Etat), puis Carine Chevrier ne sont pas contre, mais la priorité est au 
compte pénibilité, enterré depuis par Edouard Philippe

. De tous les responsables institutionnels approchés, seuls Jean Pisani-Ferry, alors à la tête de France Stratégie et son adjointe, Selma Mahfouz, soutiennent l’idée. Les plus chauds restent évidemment les organismes de formation qui rêvent de commercer en direct.

L’application ne serait donc certainement pas née sans l’arrivée d’Antoine Foucher et d’Alain Druelle au ministère du Travail. Muriel Pénicaud, à qui l’idée est présentée dès l’été 2017, adhère tout de suite. La suite de l’histoire appartient aux Français : grande ou petite, cela dépendra de ce qu’ils feront de leurs euros.

On a testé l’appli du gouvernement pour choisir sa formation



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