Le pch conomique originel – AgoraVox le mdia citoyen


J’ai récemment relu le livre de Silvio Gesell publié pour la première fois en 1911 et intitulé « l’ordre économique naturel ». Silvio Gesell y expose son analyse sur la nature de la monnaie, et propose d’instaurer une « monnaie franche ». Il a bien mérité le qualificatif d’« étrange prophète » dont Keynes l’a affublé, car, dans son livre, il nous fait découvrir le « péché économique originel » que les Hommes ont commis lors de leurs premiers échanges économiques, au moment de l’invention de la monnaie. Ce péché originel s’est transmis de génération en génération jusqu’à nous, et est responsable à mon avis d’une bonne partie de nos problèmes économiques et sociaux actuels.

En fait, j’ai éprouvé le besoin de relire ce livre suite à la publication récente de plusieurs vidéos où différents économistes critiquaient et s’alarmaient de la multiplication actuelle d’emprunts d’état à taux négatifs. Or, la monnaie franche préconisée par Silvio Gesell pour résoudre les dysfonctionnements économiques de son époque, et à la réflexion de la nôtre aussi, peut apparaître aux yeux de certains justement comme une monnaie à intérêt négatif. J’ai donc voulu comprendre pourquoi il aurait raison, ou plutôt m’assurer que j’avais bien compris.

En réalité, j’avais lu ce livre il y a déjà une bonne vingtaine d’années, un peu en diagonale, je l’avoue. Je venais de créer le SEL (système d’Echange Local) de Saint Quentin en Yvelines, et je cherchais une justification théorique à ce que nous étions en train d’expérimenter. Je l’ai d’ailleurs évoqué dans le premier article que j’ai publié sur Agoravox en 2011. Cependant, l’analyse de Silvio Gesell sur les monnaies est très générale, profonde, pertinente, lumineuse, pénétrante. Je vais tenter de vous la résumer en quelques pages.

 

Tout commence par la division du travail

Au départ, Silvio Gesell, constate que le progrès économique et social découle de la division du travail. La division du travail aboutit à la création de la multitude des différents métiers, à la professionnalisation, et par conséquent à l’efficacité. Une société où le travail est divisé se révèle bien plus efficace que celle où tout le monde fabriquerait seul tout ce dont il a besoin. En contrepartie, la division du travail implique le besoin d’un moyen d’échange, en quantité d’autant plus importante que la division du travail progresse. En effet, dans ce cas, les gens produisent en très grande majorité des produits qui ne les intéressent pas directement, et qu’ils doivent échanger contre des produits dont ils ont réellement besoin. Ces produits qui n’intéressent pas les gens sont des marchandises, destinées à être vendues sur le marché. Plus le travail se divise, plus l’économie devient efficace, mais plus elle a alors besoin de moyens d’échange. Ce moyen d’échange, c’est la monnaie. La monnaie est une marchandise particulière, car comme les autres marchandises elle n’intéresse personne directement, mais au contraire des autres marchandises, elle ne peut pas être consommée. En effet, on pourrait toujours utiliser n’importe quel produit comme monnaie d’échange, par exemple des pommes de terre, ou bien des bijoux. Ces produits-là, pouvant toujours être utilisés comme monnaie d’échange, peuvent aussi être consommés, c’est-à-dire retirés du marché. La monnaie, elle, ne peut que servir à l’échange. Par contre, une « bonne » monnaie doit pouvoir être produite facilement en quantité suffisante, et croissante, dans une société où la division du travail s’accroît, de manière à permettre la réalisation des échanges en nombre croissant.

On voit tout de suite que l’or, comme tout autre produit précieux, ne peut constituer une « bonne » monnaie. En effet, si l’on utilise l’or comme monnaie, il faut que la quantité d’or disponible soit toujours en adéquation avec le nombre d’échanges réalisés. Si l’or vient à manquer, c’est-à-dire si les mines viennent à se tarir, cela bloque le nombre d’échanges possibles, et par conséquent la division du travail, et en pratique cela crée une crise économique.

Aussi, alors qu’il écrit son libre au début du vingtième siècle, Silvio Gesell milite pour l’abandon de l’or et autre monnaie métallique, et pour la généralisation de la monnaie papier. Cette monnaie-là a l’avantage d’être beaucoup plus facile à produire, et en bien plus grande quantité, en relation avec les besoins de l’économie. L’analyse de Gesell demeure valable d’ailleurs aussi pour les formes plus modernes de monnaies. Avec ces monnaies-là, on peut réguler facilement l’économie en adaptant exactement la quantité de monnaie en circulation avec les besoins. Pour cela, il suffit de disposer d’un mécanisme d’émission de la monnaie, contrôlé par l’État. Celui-ci a pour fonction d’augmenter ou diminuer la quantité de monnaie en circulation. Car, en effet, s’il existe trop de monnaie en circulation par rapport à la capacité d’échanges de l’économie, les prix augmentent, et on crée donc de l’inflation. Si à l’inverse il n’y en a pas assez, la quantité d’échanges possibles est bloquée, et on crée du chômage. Aussi l’organisme émetteur doit surveiller l’indice des prix. Si celui-ci monte, il faut retirer de la monnaie en circulation, et s’il baisse, il faut mettre de la monnaie en circulation. Pour mettre de la monnaie en circulation, il suffit de faire des investissement publics ou octroyer des prestations sociales. Pour la retirer, il suffit d’augmenter les impôts.

Il est surprenant de constater, en tout cas de mon point de vue, que cette idée de régulation de l’économie par l’injection ou retrait de monnaie, se trouve déjà exprimée par Silvio Gesell. Personnellement, je croyais qu’il s’agissait d’une idée de Keynes.

 

Mais l’humanité a commis un péché économique originel

Cependant, ce qui précède exprime ce que la monnaie devrait être, et non ce qu’elle a été, et d’ailleurs ce qu’elle est encore aujourd’hui.

La monnaie aurait dû être simplement une valeur d’échange. Cependant elle est devenue aussi une valeur de réserve. En clair, la monnaie est thésaurisable, car elle ne perd pas de valeur au cours du temps. Contrairement aux autres marchandises, elle peut donc aussi servir de moyen d’épargne. Et cela provoque de grands dommages à l’économie en permettant toutes sortes de dérives.

En effet, les marchandises ne sont pas thésaurisables, car leur possession coûte d’une manière ou d’une autre, d’autant plus que le temps passe. Elles peuvent pourrir, comme les denrées alimentaires, ou rouiller, ou se démoder, ou être dégradées par les insectes ou les rongeurs, ou simplement occasionner des frais de gestion de stock. Quelqu’en soit la manière, le temps diminue la valeur des marchandises. Alors que ce n’est pas le cas pour la monnaie telle qu’elle a été conçue au commencement et telle qu’elle est demeure encore aujourd’hui, malgré l’apparition de nouvelles formes de monnaies. La monnaie est conçue pour avoir une valeur stable en fonction du temps, ce qui lui permet d’être utilisée comme valeur de réserve, et par conséquent comme support d’épargne. Ce statut particulier pour cette marchandise si particulière qu’est la monnaie rend possible la confusion entre valeur d’échange, fonction première de la monnaie, et valeur de réserve. Cette confusion a changé le cours de l’humanité, et est responsable de mon point de vue d’une bonne partie de nos troubles économiques et sociaux actuels.

En effet, Silvio Gesell explique que la nature de la monnaie déséquilibre les termes des échanges économiques : le vendeur est pressé de vendre sa production car la possession de ses marchandises, une fois produites, lui coûte, alors que l’acheteur a le temps d’attendre car la possession de son argent ne lui coûte rien. La négociation entre le vendeur et l’acheteur tourne donc toujours à l’avantage de l’acheteur. Celui-ci finit donc par extorquer un « intérêt » au vendeur pour accepter de lui céder son argent. Cet intérêt-là n’est la contrepartie d’aucun service rendu, contrairement à d’autres composantes de l’intérêt. Il s’agit d’une sorte de rançon que l’acheteur fait payer pour « libérer » la monnaie qu’il a « kidnappé ». Cet intérêt imposé au cours des siècles par l’acheteur est estimé par Silvio Gesell à 4-5 % par an.

Ainsi, pour rééquilibrer les termes de l’échange, de telle manière que l’acheteur soit aussi pressé d’acheter que le vendeur de vendre, Silvio Gesell propose de changer la nature de la monnaie, en lui redonnant le caractère propre à toute marchandise, c’est-à-dire diminuer aussi sa valeur de 4-5 % par an. Il appelle cette nouvelle monnaie « monnaie franche », car affranchie de l’intérêt. L’adoption de la monnaie franche permet en fait de rétablir la justesse économique, pour ne pas dire justice, en abolissant l’accaparation de cet intérêt non-justifié par un service rendu.

 

La monnaie telle que nous la connaissons génère nécessairement des crises … ainsi que le capitalisme… et ses dérives

On comprend aisément grâce à l’analyse précédente, que la monnaie classique est par construction génératrice d’inégalités : schématiquement, celui qui a de l’argent peut en gagner encore plus grâce à l’intérêt et celui qui n’a que des produits à vendre, et en particulier sa force de travail, doit payer toujours plus. C’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas le plus important.

Car l’adoption de la monnaie classique, utilisée et acceptée par tous, génère des comportements économiques aux conséquences néfastes pour tous.

Si l’acheteur n’est pas pressé de mettre en circulation son argent, car il a le loisir d’attendre de meilleures conditions d’achat, il va inconsciemment créer des instabilités économiques. Si les prix baissent, trahissant une mauvaise conjoncture économique, il va choisir de différer ses achats en attendant des jours meilleurs. Ce faisant, il va soustraire de la monnaie du marché, donc limiter les échanges et provoquer… une baisse des prix. De plus, moins de monnaie sur le marché, implique moins de ventes, donc moins de production donc du chômage. Au contraire, si les prix augmentent, l’acheteur va préférer acheter tout de suite un produit qui coûtera plus cher demain, ou qu’il pourra revendre plus cher plus tard. Ce faisant, il met sur le marché de l’argent qu’il avait conservé, et … il va faire augmenter les prix, créant ainsi une période l’inflation.

La monnaie classique, par la confusion entre valeur d’échange et valeur de réserve, crée dans tous les cas de l’instabilité économique, avec son lot de désordres sociaux, en plus de l’inégalité sociale.

Par ailleurs, la monnaie classique, induit un autre phénomène inattendu. Comme l’argent rapporte un intérêt gratuitement du fait de la position de force de l’acheteur, l’investissement dans une entreprise ne peut avoir lieu que si le rapport, le dividende, espéré par l’entrepreneur est supérieur à cet intérêt. Sinon, l’entrepreneur, ou l’actionnaire, préfèrera garder son argent plutôt que d’investir dans son entreprise. En clair, la monnaie classique induit le capitalisme, tel qu’on le connaît aujourdhui, où les entreprises doivent rapporter un dividende, en plus des revenus versés à ses employés ou ses dirigeants. De fait l’adoption de la monnaie franche induit un libéralisme non-capitaliste.

Toutes ces conséquences néfastes n’existeraient pas avec l’utilisation d’une monnaie franche. Dans ce cas, si les prix baissent et que la conjoncture est mauvaise, l’acheteur est obligé de remettre à brève échéance l’argent qu’il possède en circulation sous peine de voir ses avoirs diminuer, comme s’il possédait des marchandises physiques. Et cette remise en circulation est de nature à améliorer la conjoncture. Si cela ne suffit pas, l’organisme émetteur peut aussi injecter de la monnaie dans l’économie pour dynamiser l’activité. Au contraire, si les prix montent, les acheteurs peuvent être tentés d’acheter plus qu’ils ne le feraient en temps normal, mais l’organisme émetteur peut retirer le surplus de monnaie en circulation pour maintenir les prix.

De plus, sans l’intérêt, l’entrepreneur sera enclin à créer une entreprise, même s’il elle ne rapporte pas de dividende, mais simplement des revenus et des salaires, ne serait-ce que pour éviter à son argent de se déprécier. Une entreprise à rapport nul est déjà rentable !! On imagine aisément que les rapports entre les entrepreneurs et les salariés deviendraient, dans ce cas, très différents de ce qu’ils demeurent aujourd’hui.

 

La question de l’épargne et de l’investissement

Le fait que la monnaie franche se déprécie au cours du temps, autant que se déprécient les marchandises, implique l’impossibilité d’utiliser cette monnaie-là comme valeur de réserve. Elle ne peut constituer qu’une valeur d’échange.

Alors bien sûr, on pourrait se demander comment peut-on constituer une épargne dans un monde de monnaie franche ? La réponse est immédiate : il faut investir dans l’économie physique. En fait, dans un monde physique, l’épargne est a priori impossible. Si vous produisez des carottes, et qu’à un moment de votre vie vous générez un surplus par rapport à votre consommation personnelle, il vous est impossible de les conserver pendant quarante ans pour les consommer lorsque vous en aurez besoin pendant vos vieux jours. Il en est de même pour toutes les marchandises, du fait de leur caractère périssable. En conséquence, si vous possédez une capacité d’épargne, pour la conserver, vous êtes obligé de prêter votre argent à une personne physique ou morale ayant un besoin immédiat, par exemple pour construire sa maison, ou investir dans une activité économique. En retour vous demander à cet acteur économique de s’engager à vous rendre votre argent lorsque vous en aurez besoin, jusqu’à plusieurs décennies plus tard. Et là, vous serez heureux si cet acteur économique vous rend déjà la somme prêtée, sans intérêt. Ce sera déjà beaucoup mieux que si vous aviez laissé fondre votre épargne. Dans ce cas, le service ainsi rendu par votre emprunteur vous permet de conserver votre épargne ne serait-ce qu’à la valeur initiale. Nous ne sommes pas dans un cas où le prêteur rend service à l’emprunteur, à sens unique, comme cela se dit traditionnellement, mais plutôt dans le cas où l’emprunteur et le prêteur se rendent mutuellement service.

Par ailleurs certains pourraient penser : si la monnaie se déprécie au cours du temps, alors les gens vont tout consommer immédiatement, et plus personne n’investira dans les entreprises. Il suffit de réfléchir deux minutes pour se rendre compte que ceci est rigoureusement, physiquement, impossible. Tout d’abord, cela signifierait que plus personne ne pense à l’avenir, et spécialement à financer ses vieux jours. Mais il faut bien remarquer que, dans une société de division du travail, la masse monétaire en circulation doit être nécessaire et suffisante pour satisfaire à l’ensemble des échanges, et non seulement aux échanges de biens de consommation. Or produire des biens de consommation, nécessite des matières premières, de nombreuses étapes de biens intermédiaires, et de nombreux biens de production. En clair, il y a bien trop de monnaie en circulation pour acheter uniquement des biens de consommation. D’ailleurs, la capacité d’épargne des ménages, c’est ce qu’il reste lorsqu’ils ont tout consommé. Donc, tout consommer n’est pas une option physiquement possible. L’épargnant devient ainsi obligé d’investir dans l’avenir, qui est par ricochet in fine le sien.

Voici très brièvement résumée l’analyse de Silvio Gesell. Dans son livre, il développe ses arguments sur trois cents pages, analyse historique, critique des théories en cours de l’époque, objections, contre-objections, robinsonades à l’appui (histoires pédagogiques à deux acteurs économiques). Je ne peux que vous en conseiller la lecture exhaustive, mon résumé étant nécessairement schématique.

Revenons maintenant aux les taux négatifs qui alarment, à juste titre, nos économistes. Vu l’analyse de Silvio Gesell, ce ne sont pas les taux négatifs qui posent problème, mais bien la confusion entre valeur d’échange et valeur de réserve. Nous avons vu ce qu’il advient si on les confond. En imposant « un intérêt négatif » sur la monnaie d’échange, on interdit cette confusion. Et dans ce cas, il devient possible de différencier les taux d’intérêt sur ces deux types de valeurs : un taux négatif sur la valeur d’échange, dans le but d’équilibrer les termes de l’échange, et un taux au minimum nul sur la valeur de réserve, pour préserver l’épargne, et par conséquent l’investissement.

C’est bien ce que nous avions mis en place dans le SEL de Saint Quentin en Yvelines. Et cette expérience pourrait être transposée à un niveau national ou international, comme je l’explique depuis 2011 dans mes articles traitant du sujet publiés sur Agoravox.

 





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