Voici le premier éditorial de Jean Daniel dans « le Nouvel Observateur ». C’était il y a 55 ans



Le 19 novembre 1964, paraissait le premier numéro du « Nouvel Observateur », rebaptisé depuis « l’Obs ». Son fondateur Jean Daniel signait alors ce qui allait être le premier d’une longue liste d’éditoriaux. Nous republions cet élément important de l’histoire de notre journal à l’occasion de ses 55 ans.

« Ce journal était attendu.

Voici, en effet, quelques anecdotes qui nous en ont persuadés. Elles sont dignes d’intérêt parce qu’elles nous dépassent : elles donnent à la gauche sa réalité et au « Nouvel Observateur » son visage.

Nous avons longtemps discuté avec Gilles Martinet de la réunion des deux équipes de journalistes, l’une ayant appartenu à « France Observateur », l’autre à « l’Express ». Cette réunion à laquelle ce journal doit d’exister, a été précipitée par la pression d’un nombre surprenant d’amis.

Nous sommes allés voir Jean-Paul Sartre. Il était dans l’embarras suscité par l’attribution du prix Nobel. Pour travailler à son Flaubert, il avait fermé sa porte à tous. Comme la plupart des hommes de gauche en cette année 1964, il était sévère à l’égard de la gauche. Il savait que nous n’étions pas tous, et sur tous les points, en complet accord avec lui. Pourtant, il n’a pas hésité. Il nous a dit qu’il fallait faire ce journal, qu’il nous y aiderait, et qu’il s’y exprimerait dès le premier numéro. Il nous a dit que c’était urgent et qu’il fallait en finir avec un certain nombre de querelles dépassées.

Nous sommes allés voir Pierre Mendès-France. Pour lui, l’affaire était au moins aussi délicate. Depuis cinq mois, il se consacre à une grande étude économique et, à cause de cela, refuse toute espèce de sollicitations. Pourtant, il s’est imposé de nous voir souvent et il nous a montré l’importance que revêtait à ses yeux le lancement d’un nouvel hebdomadaire de gauche, en nous ouvrant des perspectives idéologiques et pratiques. Nous avons rendu visite, ensuite, à d’autres hommes politiques appartenant à toutes les nuances de la gauche : et puis, à des syndicalistes, des étudiants, des jeunes cadres, des artistes et des écrivains. Avant même que nous commencions un exposé, tous nous proposaient un soutien, des idées et ils nous adjuraient de nous presser.

Puis, il s’est agi de composer un sommaire. Chacun souhaitait être présent dès le premier numéro : nous avons été obligés de remettre à plus tard de nombreuses collaborations. Non seulement ces hommes et ces femmes ont accepté d’écrire, mais ils ont tenu à donner un sens particulier à leur contribution. Je ne crois pas – pour ne citer que lui – que Jean Vilar ait jamais écrit un article aussi engagé. Quand nous appelions des écrivains amis à New York, à Moscou, à Londres et à Rome, nous trouvions la même sympathie impatiente qu’à Paris ou en Afrique du Nord.

Que se passait-il ? Nous étions dépassés par la qualité de l’accueil. Aucun d’entre nous n’avait l’outrecuidance de penser que nous étions nous-mêmes pour quoi que ce fût dans cette accueil. Force était cependant, de constater l’attente, immense et singulière, et d’en tenter l’analyse. Tous nos amis venaient chaque jour en apporter dans nos bureaux des témoignages. Leurs récits avaient souvent, il est vrai, un contenu contradictoire. Les uns attendaient de nous, par exemple, que nous ayons le radicalisme de combattre Defferre, les autres le réalisme de le soutenir ; ceux-ci souhaitaient que nous sachions apprécier le caractère « objectivement » progressiste de la politique étrangère gaulliste, ceux-là que nous prenions soin d’éviter tout ce qui apparaîtrait comme un pacte avec le régime. Un tel préconisait que nous aidions les tentatives socialistes dans le tiers monde, tels autres que nous y dénoncions le chauvinisme religieux. Pour les uns, nous devions laisser au petit père Combes et à M. Homais un anticléricalisme anachronique, mais à écouter les autres, il nous fallait dire notre fait à l’Eglise. Enfin, il y avait les partisans d’un hebdomadaire d’analyse : ceux qui estimaient que la dépolitisation des Français provenait surtout des erreurs doctrinales qui ont conduit à identifier de Gaulle successivement à Hitler, à Pétain et Franco ; mais il y avait, d’un autre côté, des partisans d’un hebdomadaire d’action : ceux qui tiennent qu’un journal d’opinion n’est rien s’il ne débouche sur une forme précise et militante de combat. Bref : tout ce que la gauche peut contenir de contradictions, tout ce qui a fait ses déchirements, était présent dans ses attentes.

Sans doute. Et de tenter d’exaucer des vœux si différents aurait pu nous sembler décourageant.

Mais il y avait aussi, intensément présente dans tous ces vœux, une trame comme évidente : l’idée que la gauche est bien une réalité ; qu’elle représente une permanence ; qu’elle est une attitude, un état d’esprit et une conception irréductibles. L’idée qu’en somme la gauche est une patrie. On en est ou on n’en est pas. C’est ainsi. De ce que l’analyse des faits fut souvent insuffisante, des politiciens improvisés ont déduit qu’il fallait remettre en question les principes. Or, ce qu’il y a de plus remarquable dans les hommes de gauche de ce pays, c’est qu’au plus fort de leur vertige devant des événements qui leur échappent, ils éprouvent le besoin de vérifier leur attachement aux principes. L’embarras devant le réel est profond mais, dans la mesure où il conduit à fuir le ghetto doctrinal, l’esprit de chapelle et la nostalgie du passé, le voici qui devient fécond.

Observons les jeunes gens : leur avidité de connaissances techniques est aussi importante que leur désir de relier ces connaissances à un système. Ce n’est pas un hasard si les thèmes d’intérêt le plus souvent cités sont l’Europe industrielle, les déviations nationalistes dans le tiers monde, le morcellement du monde communiste, la difficulté d’être contre la bombe française et pour la bombe chinoise, l’enrichissement des classes moyennes, ou les risques de résurgence d’une lutte des classes dans les pays socialistes. Tous les thèmes, en somme, qui contiennent la confusion apparente du monde et qui font croire à la mort des idéologies. Comme si la réalité trop complexe faisait désormais éclater les dogmes ; comme si nous avions perdu toutes les grilles et tous les codes. Le déchiffrement du réel échappe. Nous ne comprenons plus ; et nous continuons de croire. Nous sommes dans la foi, hors de l’Eglise, mais devant la porte sans possibilité d’y entrer, non plus que de nous en éloigner. Autrement dit, voici deux réalités inéluctables : la gauche se cherche et, en même temps, elle sait qu’elle existe.

Cette confusion du monde, dit Sartre, c’est simplement la confusion de notre esprit. Il faut remettre de l’ordre dans les idées, retrouver le fil directeur, réembrayer sur le concret. C’est en quoi la confusion peut être créatrice. A la télévision, la semaine dernière, Roger Stéphane a eu l’audace de comparer des textes de Gide sur l’Union soviétique, qui datent de 1936 avec des extraits du discours de Khrouchtchev au XXe Congrès. La dénonciation du stalinisme était, en effet, plus vigoureuse dans les propos de l’homme soviétique que dans ceux de l’écrivain français. Pour un spectateur de gauche quelle confusion…Pourtant, l’astuce de Roger Stéphane a eu l’effet contraire de celui souhaité. Car enfin, se disait-on, si les communistes eux-mêmes prennent si vigoureusement conscience d’une déviation, comment ne pas y voir le gage d’une grande espérance ? Et, dans ce cas, comment pourrions-nous alors nous résigner aux réalités qui nous indignaient, et dont la critique faisait de nous des hommes de gauche : la condition ouvrière, l’aliénation, l’exploitation. Je me suis pris souvent à rêver aux réactions qu’aurait pu avoir Albert Camus devant le fameux « Testament » de Togliatti, qui reprend dans un passage un des thèmes de « l’Homme révolté ». L’évolution du monde communiste va-t-elle démontrer que le stalinisme n’a été qu’une monstrueuse et injustifiable déviation ? Et qu’il n’est pas dans le destin logique du système ? Imagine-t-on une hérésie nazie faisant le procès du nazisme ? Lorsqu’on pense à tous les drames, à toutes les scissions et à tous les éclatements que le stalinisme a suscités dans la gauche, cette question a d’incalculables conséquences. La première étant de retirer aux hommes déçus par la gauche l’alibi de devenir apolitiques.

Déjà la confusion est dépassée et les perspectives se dessinent. Jamais autant qu’aujourd’hui, elles n’ont été aussi complexes, mais jamais, en même temps, elles n’ont été aussi passionnantes. La conclusion, c’est que, loin de s’exiler, il nous faut réapprendre le monde. Si la gauche se cherche, notre simple ambition est de l’aider à se trouver : en favorisant des débats, en ne refusant aucune analyse et aucune information gênantes pour nos principes, en resituant les anciens problèmes dans le contexte moderne. C’est ainsi que nous pouvons le mieux, pensons-nous, réconcilier la gauche avec elle-même et lui donner les véritables armes de l’action. »

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