Celui-l & Celle-ci – AgoraVox le mdia citoyen



Le dernier rebond.

Celui-là était un sacré numéro, un être touche à tout, incapable de se fixer, allant d’une passion à l’autre, sautant par dessus les obstacles sans prendre la peine de les contourner. Il avait vainement, toute son existence cherché à faire son trou, à trouver un créneau pour se faire un nom. Au fil du temps, il en avait même perdu son prénom. Au bout du parcours, il n’était plus que celui-là, un simple numéro, le 213, pour son ultime étape.

Celle-ci avait été ballerine, en équilibre sur un fil. Gracieuse, elle avait tutoyé le vide, se maintenant en suspension alors que si souvent elle avait été aspirée par le vide. Elle était enfant de la balle, elle avait toujours su rebondir, trouver un nouveau chapiteau, une autre scène, jusqu’à ce que son numéro passe de mode, se refuse à elle avec le poids des années. Elle avait survécu tant bien que mal et elle aussi avait égaré son identité en cours de route, pour, sur son dernier tour de piste, n’être plus que celle-ci de la chambre 211.

Celui-là et celle-ci se trouvèrent voisins de chambre dans un espace qui se rapetisse au fur et à mesure, qui vous ferme surtout la porte de l’extérieur sans offrir l’opportunité d’un ailleurs pour un recommencement. Pour tous les deux, c’était la fin du voyage, un fin qui tire en longueur, qui les laisse sur le bord de la route, sans famille, sans logis. Encore heureux qu’ils aient trouvé un abri et que la collectivité dans sa bienfaisance, finance encore pareilles détresses.

Ils se sont trouvés au bout du chemin, se trompant de numéro, se donnant la main pour être certain de ne pas se perdre à nouveau. Ce fut immédiat, un choc, une révélation, un curieux chamboulement de tous les sens. Ce simple contact leur fit oublier l’âge, les douleurs, la fin qui s’approche et cet établissement qui ne respire pas la joie de vivre. Ensemble, tout était différent, plus beau, merveilleux tout simplement.

L’amour se moque du temps et des conditions. Il les a surpris alors qu’ils n’attendaient plus rien, n’espéraient qu’une issue la plus douce possible. Tout a changé soudainement dans leur tête. Ils se sont sentis rajeunir en dépit de tous les maux qui cherchaient à les rappeler à leur triste état. Celui-là ne quittait plus celle-ci qui regardait celui-là avec des yeux étincelants.

Oh rassurez-vous, ce n’était qu’un amour enfantin à l’autre bout du grand cycle de la vie. Des caresses et plus sûrement de simples effleurements, des mots doux avec des promesses d’éternité, des regards qui se nourrissent de l’autre, de tous petits baisers dans le cou ou sur la bouche, quand nul ne pouvait les voir. Ils étaient à un âge, où il convient de se cacher des adultes quand la passion enflamme les cœurs.

Le bruit a circulé que celle-là avait un amoureux, justement celui-là qui avait la chambre contiguë. Les esprits s’alarmèrent parmi le personnel de l’établissement. Il convenait de ne pas ébruiter le scandale, de tout mettre en œuvre pour qu’il ne se passe rien d’irréversible. Il est vrai qu’à cet âge, on s’enflamme vite et c’est d’ailleurs ainsi que les choses se terminent le plus souvent.

Il fallait éviter qu’ils aillent trop loin, qu’ils ne dorment ensemble. Il en allait de la réputation de la structure. Fermez les yeux, c’était impossible, madame la directrice était formelle, il était impossible de fermer les yeux. Un changement de chambre de l’un ou de l’autre eut été plus simple. Hélas, l’établissement affichait complet et des pensionnaires si âgés ne goûtent guère les déménagements.

Le personnel eut la consigne de les surveiller, de ne rien leur passer. Celle-ci ne pouvait plus approcher celui-là sans qu’un cerbère en blouse blanche surgisse pour donner de la voix. Adieu les câlins innocents, les petits bécots qui ne font de mal à personne. Quand on bénéficie de la solidarité publique, il convient de ne pas enfreindre aux règles de la bienséance. Ce n’étaient certes plus des enfants, mais est-on encore un adulte quand est atteint un âge vénérable ?

Celui-là et celle-ci n’en eurent cure. L’amour leur donnait des ailes, ils vivaient des instants merveilleux qui leur avaient donné une seconde jeunesse. Ils voulurent voler de leurs propres ailes, la ballerine se souvint de son glorieux passé, le vieil homme saisit la balle au bond. Tous deux, comme une ultime révérence, un dernier salut au public, prirent la poudre d’escampette en échappant à la surveillance du gardien de nuit, ce pauvre homme qui gardait seul, l’immense maison de retraite.

Ils savaient que leur fugue serait rapidement circonvenue. Deux vieillards se tenant par la main, allant cahin-caha et sans le moindre sou en poche, n’avaient guère d’espoir d’échapper aux rondes policières, une fois l’alerte donnée. Ils se rendirent jusqu’au pont qui enjambe la rivière, haute et tumultueuse en cette saison, l’occasion allait faire les deux larrons. Ils sautèrent en s’enlaçant dans une ultime étreinte. La Loire venait de bénir leur union.

Amoureusement leur.

Tableau de MICHEL PRANZETTI





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