Arras 2019 : Deux (Filippo Meneghetti)


Deux

France, Belgique, Luxembourg, 2019

Titre original : –

Réalisateur : Filippo Meneghetti

Scénario : Filippo Meneghetti, Malysone Bovorasmy & Florence Vignon

Acteurs : Barbara Sukowa, Martine Chevallier, Léa Drucker, Jérôme Varanfrain

Distributeur : Sophie Dulac Distribution

Genre : Drame romantique

Durée : 1h35

Date de sortie : 29 janvier 2020

3/5

Le poids des secrets devient de plus en plus insoutenable dans ce drame intimiste, qui était hélas déjà le dernier film que nous avons pu voir à l’Arras Film Festival, où il fut présenté dans le cadre des « Découvertes européennes ». A partir d’une prémisse que l’on pourrait considérer un peu démodée de nos jours, où le mariage pour tous a été supplanté par des sujets plus brûlants en tant que cible préférée des mentalités traditionalistes, le jeune réalisateur Filippo Meneghetti y tisse une toile saisissante de cachotteries, à l’équilibre délicat entre le malaise et l’amour. Porté par les interprétations maîtrisées de bout en bout de Barbara Sukowa et Martine Chevallier, Deux conte l’histoire tragique de deux amantes d’un certain âge, qui n’ont jamais osé révéler leur relation au grand jour. Le déclin physique soudain d’une d’entre elles risque alors d’anéantir ce foyer romantique clandestin. Un triste reflet de l’homophobie à la fois intériorisée et venue de l’extérieur au quotidien en somme, relevé d’un léger parfum de thriller par les manœuvres en cachette pour tenter de faire perdurer cette romance difficile à tolérer pour certains, ainsi que de quelques parenthèses oniriques et retours en arrière beaucoup moins concluants.

© Doc & Film International / Sophie Dulac Distribution Tous droits réservés

Synopsis : L’Allemande Nina et la Française Madeleine filent le parfait amour depuis des années déjà. Alors que leur entourage ignore tout de leur relation, elles vivent sur le même palier, tout près l’une de l’autre. Elles espèrent officialiser prochainement leur relation en vendant leurs appartements respectifs, avant de s’installer à Rome, la ville où elles s’étaient rencontrées initialement. Mais auparavant, Madeleine devra annoncer la nouvelle à ses deux enfants, Anne et Frédéric. Quand elle s’avoue incapable de le faire, les choses se gâtent entre les deux femmes.

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Sister act

A chaque génération sa façon de vivre l’homosexualité. Dans Deux, il n’est guère question de militantisme et d’affirmation décomplexée, mais plutôt d’un jardin secret à cultiver en toute discrétion par peur de le voir vandalisé, au propre comme au figuré, par des esprits mal intentionnés. C’est donc la vision de ceux et de celles marqués par la persécution plus ou moins ouverte du siècle dernier qui y prime, sans qu’un pendant plus contemporain ne vienne relativiser les choses. Le couple formé par Nina et Madeleine est l’exemple parfait de ces gays et lesbiennes pas complètement en paix avec leur propre orientation sexuelle, puisqu’ils redoutent constamment sa mise en question par un regard public formaté sur une convenance à l’ancienne. On peut douter de la pertinence d’un tel cadre historique quelque peu archaïque, alors que le cinéma gay au sens large aurait cruellement besoin de se projeter vers l’avenir. Néanmoins, dans le contexte de cette relation farouche, la mise en scène de Filippo Meneghetti fait preuve d’une belle cohérence. Elle s’emploie en effet à orchestrer en toute intimité le grand écart entre la complicité tendre qui règne au sein du couple officieux et les rapports de force infiniment plus froids et cruels qui s’exercent sur lui depuis le monde extérieur. Au fur et à mesure qu’elle perd l’emprise sur Madeleine, condamnée à un mutisme forcé, Nina devra appliquer ces mêmes ruses et dispositifs de chantage. Elle sera obligée d’endosser le rôle du méchant, si elle ne veut pas perdre celle qu’elle a aimée toute sa vie.

© Doc & Film International / Sophie Dulac Distribution Tous droits réservés

L’adorable voisine

Dès lors, le récit se dirige vers une grille de lecture plus proche du film de genre. Le jeu du chat et de la souris y est alors mené par l’intermédiaire du judas, qui permet de trier à qui l’on ouvre la porte, tout en surveillant de près le va-et-vient de l’appartement en face, auquel l’accès ne va plus de soi. L’immense connivence des premières minutes du film, quand le dernier étage faisait encore partie d’un espace cinématographique et de vie unique, laisse alors la place à la sensation sensiblement plus perturbée du voyeurisme et de la paranoïa. Une paranoïa qui est autant alimentée par l’entourage familial de Madeleine, qui ne comprend d’abord pas ce qui se passe – ou qui ne veut pas le comprendre – et qui ensuite fait tout pour couper le lien romantique entre les deux femmes, que par les machinations de Nina, une voisine à l’air doucereux qui sait attendre le moment opportun pour devenir une manipulatrice impitoyable. C’est au niveau de ce basculement presque imperceptible entre l’investissement pour le bien de la malade et le fanatisme aux facettes plus égoïstes que le propos du film, ainsi que sa narration deviennent les plus redoutables. Bien plus par ailleurs que du côté de la séquence en exergue, qui pourrait faire croire que tout ce que l’on voit n’est que le fruit de l’imagination de l’un des personnages principaux. Le retour épisodique vers le décor emblématique de l’allée au bord du fleuve, en vrai ou en rêve, n’apporte pas non plus grand-chose à une intrigue qui nous paraît déjà suffisamment complexe, pour ne pas dire tordue. De même, le changement d’avis in extremis de la fille de Madeleine, une Léa Drucker plutôt convaincante jusque là en gestionnaire distante de la vie de sa mère, ne rend pas vraiment justice au travail accompli par un scénario au mieux subtilement militant.

© Doc & Film International / Sophie Dulac Distribution Tous droits réservés

Conclusion

Tout le monde s’en fout des vieilles lesbiennes ? Pas vraiment, comme le démontre Deux, un film qui jette un coup de projecteur sur une partie de la communauté LGBTQ largement ignorée par le cinéma. Que le premier long-métrage de Filippo Meneghetti ne soit pas complètement exempt de maladresses formelles et que son positionnement partisan se fasse en dehors des canaux habituels de la lutte ouverte en faveur des couples de même sexe ne nous paraît alors plus si grave. Aussi, parce qu’il sait offrir des rôles en or à Martine Chevallier et surtout à Barbara Sukowa, qu’on n’avait plus vue aussi en forme et employée à bon escient depuis Hannah Arendt de Margarethe von Trotta, il y a bientôt sept ans !



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