Patrick Balkany, les Misrables, l’homme providentiel et l’incertitude quantique


« On l’a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout : il était si utile qu’il avait bien fallu qu’on finît par l’aimer ; ses ouvriers en particulier l’adoraient, et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. » (Victor Hugo, « Les Misérables », 1862).


Le maire de Levallois-Perret Patrick Balkany va-t-il sortir de prison ce mercredi 13 novembre 2019 ? Pas sûr, car même si le juge l’acceptait, il faudrait payer une caution, et selon sa femme Isabelle Balkany, sur France Info à la veille de cette décision, le 12 novembre 2019, seulement 10% du montant de la caution (un demi-million d’euros) auraient été collectés par l’association de soutien à Patrick Balkany…

Patrick Balkany est incarcéré à la prison de la Santé depuis le vendredi 13 septembre 2019. Il a été deux fois condamné à de la prison ferme par le tribunal de grande instance de Paris : le 13 septembre 2019 à quatre ans de prison ferme (avec mandat de dépôt) et dix ans d’inéligibilité (son épouse Isabelle à trois ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité) pour fraude fiscale, et le 18 octobre 2019 à cinq ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité (son épouse Isabelle à quatre ans de prison ferme et dix ans d’inéligibilité, et leur fils Alexandre à six mois de prison avec sursis) pour blanchiment de fraude fiscale aggravé. Le seul élément positif pour la famille Balkany le 18 octobre 2019 a été que la charge de corruption n’a pas été retenue (relaxe). Ni celle de prise illégale d’intérêt.

La première demande de liberté a été étudiée le 22 octobre 2019 et la décision annoncée le 28 octobre 2019 a été favorable, mais comme Patrick Balkany a été condamné à de la prison ferme pour une autre raison, il faut que la seconde demande de liberté soit également positive pour permettre une mise en liberté effective sous caution. Cette seconde demande de liberté a été examinée le 5 novembre 2019 avec une décision prévue pour ce mercredi 13 novembre 2019.

Première adjointe au maire depuis mars 2001, Isabelle Balkany assume les fonctions de maire pendant que son époux est en prison. Il y a une certaine provocation à ce népotisme municipal qui tend à faire de la ville de Levallois-Perret une sorte de charge au sens notarial du terme. Et cela à quelques mois, quatre mois, des prochaines élections municipales.

Y a-t-il encore beaucoup de personnes qui soutiennent les Balkany ? Oui, mais ils ont la caractéristique de toutes habiter à Levallois-Perret. Elles sont fières que leur ville accueille de nombreux sièges de grandes entreprises, que de nombreux équipements sont proposés aux familles, etc. (certes, en oubliant de dire que c’est au prix d’un endettement massif). Vu la popularité dont il jouit encore dans sa ville, Patrick Balkany serait-il donc l’homme providentiel de Levallois-Perret ?

Il peut être tentant de dire que la vie des Balkany est un roman. Et quel roman choisir sinon « Les Misérables » de Victor Hugo ? Il l’a publié en 1862, il y a plus de cent cinquante ans, avec des contextes très différents, et pourtant, on peut s’amuser à y voir quelques similitudes.

La première idée qui vient à l’esprit, c’est évidemment de considérer le couple Balkany comme les Thénardier. Le genre grippe-sous qui n’hésitent pas à accumuler quand il le faut, au détriment d’une morale en faillite : « Voilà encore des canailles, ceux-là ! ». Pourtant, une analyse plus fine pourrait se montrer étonnante et faire oublier les Thénardier.

Ainsi, on pourrait plutôt comparer Patrick Balkany à Jean Valjean. Le but n’est pas de l’encenser (d’ailleurs, je ne sais pas, je ne pense pas qu’être comparé à Jean Valjean soit flatteur), mais d’essayer de comprendre pourquoi il continue à avoir un comité de soutien très enthousiaste dans sa ville (enthousiaste mais peut-être pas très fortuné, du moins pour payer une caution).

Un chapitre pourrait en effet bien lui convenir, le chapitre III du livre VII du premier tome, intitulé : « Une tempête sous un crâne ». C’est quand Jean Valjean, avec un autre nom, est devenu un homme très estimé de Montreuil-sur-Mer : « C’était un homme d’environ cinquante ans, qui avait l’air préoccupé et qui était bon. Voilà ce qu’on en pouvait dire. » (cette citation, et les prochaines sont dans un précédent chapitre).

Pourquoi bon ? Parce qu’il est un « capitaine » d’industrie : « Quiconque avait faim pouvait s’y présenter, et était sûr de trouver là de l’emploi et du pain. ». Homme providentiel : « Du reste, sa venue avait été un bienfait, et sa présence était une providence. Avant l’arrivée du père Madeleine, tout languissait dans le pays ; maintenant, tout y vivait de la vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n’y avait pas de poche si obscure où il n’y eût un peu d’argent, pas de logis si pauvre où il n’y eût un peu de joie. (…) Il n’exigeait qu’une chose : soyez honnête homme ! soyez honnête fille ! ».

Patrick Balkany, bâtisseur de Levallois-Perret ! Et homme providentiel : « Comme nous l’avons dit, au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu’il songeât beaucoup aux autres et peu à lui. (…) Quand on le vit enrichir le pays avant de s’enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent : C’est un ambitieux. ». Il inquiéta d’ailleurs le député du coin à cause de son influence et de sa piété, il refusa du roi d’être nommé maire, il refusa du roi une décoration : « Décidément, cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent d’affaire en disant : Après tout, c’est une espèce d’aventurier. ».

Après un second refus mais l’insistance du préfet, il accepta d’être maire : « Le peuple en pleine rue le suppliait, l’insistance fut si vive qu’il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout le déterminer, ce fut l’apostrophe presque irritée d’une vieille femme du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur : Un bon maire, c’est utile. Est-ce qu’on recule devant du bien qu’on peut faire ? (…) Monsieur Madeleine devint monsieur le maire. ».

C’était pour présenter le père Madeleine alias Jean Valjean, maire adulé de ses administrés.

Quelques (nombreux) chapitres plus tard, dans « Une tempête sous un crâne », voici Jean Valjean en pleine interrogation morale, entre sa conscience et sa liberté. Croyant reconnaître Jean Valjean en monsieur Madeleine, Javert (policier sous les ordres du maire) a voulu le dénoncer à la justice, mais un pauvre misérable, Champmathieu avait été identifié par trois forçats comme Jean Valjean. Champmathieu a été surpris en train de voler des pommes à cidre, a été jeté en prison et a été reconnu par ces forçats.

Le problème, c’est qu’en étant pris pour un autre, Champmathieu risque bien plus qu’un simple voleur : « L’affaire est mauvaise. Si c’est Jean Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper des pommes, pour un enfant, c’est une polissonnerie ; pour un homme, c’est un délit ; pour un forçat, c’est un crime. Escalade et vol, tout y est. Ce n’est plus la police correctionnelle, c’est la cour d’assises. Ce n’est pas quelques jours de prison, ce sont les galères à perpétuité. (…) Il est reconnu par quatre personnes, le vieux coquin sera condamné. ».

D’où la « tempête sous le crâne » de monsieur Madeleine : ou il préserve sa position acquise, reste maire, industriel fortuné, apprécié de tous, mais il met aux galères un innocent pris pour lui, ou il choisit la vertu, il se dénonce et sauve Champmathieu.

C’est urgent car Javert lui a annoncé que le procès de Champmathieu aurait lieu dès le lendemain (à Arras). S’il veut rester droit, Madeleine doit se dénoncer avant le procès. Toute la nuit, il est donc en pleine hésitation : « Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme dont nous racontons les souffrances n’avaient engagé une lutte si sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les premières paroles de Javert. ».

C’est là qu’intervient la physique quantique ! Jean Valjean (le vrai) se retrouve dans un état d’indétermination quantique (ou d’incertitude selon la mauvaise traduction pour évoquer l’équation d’Heisenberg) : « Le reste de la journée, il fut dans cet état, un tourbillon au-dedans, une tranquillité profonde au-dehors ; il ne prit que ce qu’on pourrait appeler « les mesures conservatoires ». Tout était encore confus et se heurtait dans son cerveau ; le trouble y était tel qu’il ne voyait distinctement la forme d’aucune idée ; et lui-même n’aurait pu rien dire de lui-même, si ce n’est qu’il venait de recevoir un grand coup. ».

L’indécision suprême : « Rentré dans sa chambre, il se recueillit. Il examina la situation et la trouva inouïe ; tellement inouïe qu’au milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d’anxiété presque inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il craignait qu’il n’entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre le possible. (…) Hélas ! ce qu’il voulait mettre à la porte était entré ; ce qu’il voulait aveugler, le regardait. Sa conscience. (…) De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait que l’angoisse. (…) Il lui semblait qu’il venait de s’éveiller de je ne sais quel sommeil, et qu’il se trouvait glissant sur une pente au milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord extrême d’un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l’ombre un inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que quelqu’un y tombât, lui ou l’autre. ».

Cette « sorte de convulsion de la conscience qui remue tout ce que le cœur a de douteux, qui se compose d’ironie, de joie et de désespoir, et qu’on pourrait appeler un éclat de rire intérieur » peut parfaitement illustrer le sourire sûr de lui de Patrick Balkany durant ses procès, comme s’il voulait narguer le destin.

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Le problème de conscience : « Après tout, s’il y a du mal pour quelqu’un, ce n’est aucunement de ma faute. C’est la providence qui a tout fait. C’est qu’elle veut cela apparemment ! Ai-je le droit de déranger ce qu’elle arrange ? »… oui mais : « Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d’une si lugubre erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, c’était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l’enfer d’où il sortait ! ».

Dans ses multiples réflexions pour peser le pour et le contre se dénoncer pour éviter qu’un innocent soit condamné aux galères, il y a toujours cette idée d’homme providentiel : « J’ai fait l’aisance, la circulation, le crédit ; avant moi, il n’y avait rien ; j’ai relevé, vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays ; moi de moins, c’est l’âme de moins. Je m’ôte, tout meurt. ». On imagine Patrick Balkany s’imaginer indispensable à Levallois-Perret et prêt à se porter candidat même depuis sa cellule de prison. La dernière phrase est suivie de celle-ci : « Et cette femme qui a tant souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j’ai causé sans le vouloir tout le malheur ! ». Elle pourrait s’appliquer à Isabelle Balkany (en fait, il s’agit de Fantine dans le roman).

Et une réflexion alambiquée qui pourrait servir de sauf-conduit de la conscience, une sorte d’élément de langage : « Supposons qu’il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d’autrui, ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne compromet que mon âme, c’est là qu’est le dévouement, c’est là qu’est la vertu. ».

Le chapitre de cette tourmente finit dans une indétermination confirmée. Je laisse la suite à la lecture du roman, dont le style reste très moderne, sorte de conte précis et structuré avec une voix off (le narrateur, restons en français) très plaisante.

Vous l’avez deviné, Patrick Balkany n’a plus à se poser la question : faut-il se livrer à la justice ? C’est la justice qui l’a elle-même appelé et happé. C’était l’occasion de faire un petit tour dans un des romans les plus classiques de la littérature française (qui a été adapté un nombre de fois très élevé au cinéma).

Patrick Balkany n’a pas encore été condamné aux galères et peut-être même sera-t-il relâché dans quelques heures… Merci monsieur Hugo !

NB du 13 novembre 2019. Finalement, la deuxième demande de remise en liberté a été rejetée par la cour d’appel de Paris ce matin. Il restera en prison jusqu’à son procès en appel.

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Patrick Balkany, les Misérables, l’homme providentiel et l’incertitude quantique.
Patrick Balkany en prison.
Bernard Tapie.
Jérôme Cahuzac.

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