Arras 2019 : Gloria Mundi (Robert Guédiguian)


Gloria Mundi

France, Italie, 2019

Titre original : –

Réalisateur : Robert Guédiguian

Scénario : Serge Valletti & Robert Guédiguian

Acteurs : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Demoustier

Distributeur : Diaphana Distribution

Genre : Drame familial

Durée : 1h47

Date de sortie : 27 novembre 2019

3,5/5

Une immense tristesse émane du nouveau film de Robert Guédiguian, plébiscité au dernier Festival de Venise, où il avait valu à Ariane Ascaride la Coupe Volpi de la Meilleure actrice, et présenté en avant-première à l’Arras Film Festival. C’est comme si dans la France d’aujourd’hui – et plus concrètement dans la cité bouillonnante de Marseille, si chère au réalisateur qui y a tourné la plupart de ses vingt films en près de quarante ans de carrière – , il n’y avait plus lieu d’espérer une vie un peu meilleure, exempte des éternels problèmes d’argent qui prennent la classe ouvrière à la gorge au quotidien. Gloria Mundi dresse un constat social cru, qui serait certainement déplaisant à regarder, si ce n’était pour la sympathie sans bornes que la mise en scène voue à ses personnages. Quoique, la jeune génération y est dépeinte sous un jour défavorable, une bande de drogués, égoïste ou paumée pour faire vite, à laquelle celle des parents ne sait pas non plus offrir de perspectives viables. C’est un véritable marasme social et existentiel auquel nous convie Robert Guédiguian ici, à l’image de la cité phocéenne qui paraît avoir perdu son âme, entre les chantiers, les bidonvilles de réfugiés et les soldats de l’opération Sentinelle, qui patrouillent dans les rues froidement animées. Et pourtant, dans toute sa désolation, il s’agit d’un très beau film, grâce à son lien étroit avec une réalité sociale que l’on voit hélas rarement au cinéma. Ken Loach en a certes fait son fond de commerce outre-Manche, mais toujours avec une petite touche volontariste ou à défaut optimiste. Inutile de préciser que l’on cherchera en vain ce rayon de soleil de circonstance dans ce film-ci.

© 2019 Ex Nihilo / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Synopsis : Mathilda vient d’accoucher de son premier enfant, la petite Gloria. Alors que sa mère Sylvie et son beau-père Richard se réjouissent pleinement de cette naissance, la jeune mère et son compagnon Nicolas envisagent leur avenir familial avec plus d’appréhension. La précarité sociale les guette en effet, elle qui risque de ne pas finir sa période d’essai dans une boutique de vêtements et lui qui ne compte pas ses heures en tant que chauffeur Uber. Sur l’insistance de Richard, Sylvie finit par avertir Daniel, le père biologique de Mathilda, de l’heureux événement, lui qui a raté toute l’enfance de sa propre fille à cause d’une peine de prison qu’il vient tout juste de purger. Après sa libération à Rennes, il se rend dans le sud, afin d’être plus près des siens. En même temps, Aurore, l’autre fille de Sylvie et Richard, et son mari ambitieux Bruno s’apprêtent d’ouvrir leur deuxième boutique d’occasion du côté de la Canebière.

© 2019 Ex Nihilo / Diaphana Distribution Tous droits réservés

Marseille, la plus belle ville pourrie du monde

Il y a quelque chose de profondément personnel dans la façon dont Robert Guédiguian filme Marseille. Sa caméra fait quasiment partie de la ville. Elle enregistre sans fard le va-et-vient incessant dans cette agglomération urbaine après tout très populaire, devenant à son tour un vagabond. Elle se promène ainsi, sans destination précise, à travers les rues aussi exiguës que les maisons qui les longent, le port et ses gros bateaux qui bloquent la belle perspective maritime, les quartiers populaires qui sentent au choix l’arnaque ou la misère à chaque coin de rue. Non, Gloria Mundi n’est décidément pas une carte postale à vocation touristique comme ont pu l’être quelques films antérieurs du réalisateur au propos moins sombre que celui-ci. Car quel que soit l’endroit où le rythme fiévreux du récit se pose, il n’y rencontre que de la misère. Tout l’enjeu du film consiste alors à ne pas sombrer dans le misérabilisme, ni à se laisser submerger par tant de malchance et de bêtise d’esprits bornés. Cette tâche difficile, la narration l’accomplit souverainement, à l’accumulation finale quand même trop grosse de tragédies près. Grâce à son mélange savant de noblesse et de mesquinerie, distribuées à parts égales entre la vie routinière des parents qui ne veulent plus prendre de risque et les paris insensés sur l’avenir pris au contraire par leur progéniture, l’histoire sur un microcosme familial en pleine décomposition ne fait point dans la complaisance.

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Cadence sociale infernale

Le choix des rôles attribués à la troupe habituelle d’acteurs à qui le réalisateur fait appel depuis des lustres n’a pas non plus grand-chose de flagrant. La vérité incisive des personnages découle ainsi autant de leur absence de grandeur que du jeu très fin des comédiens, qui les gardent soigneusement à l’écart des couleurs criardes d’une caricature sommaire. Tout un chacun a ses défauts plus ou moins apparents, tout comme sa sphère privée, pour ne pas dire sa zone d’ombre, dans laquelle le scénario n’ose entrer que sporadiquement. Puis, chaque personnage est avant tout défini par sa condition sociale, invariablement fragile, dans cette classe sociale qui survit plus qu’elle ne vit. Le tour de force très digne de Ariane Ascaride en mère courage, qui ne voit pourtant pas plus loin que le bout de son nez lorsque elle est invitée à rejoindre la contestation sociale de ses collègues, est merveilleusement entouré du flegme des anciens, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin en vieux seigneurs qui n’en peuvent plus de leur routine usante, dans la cellule de prison pour le premier et derrière le volant du bus pour le deuxième. Enfin, la jeune garde n’est pas du tout prête à prendre la relève. La galerie de minables, enfermés dans leurs rêves illusoires de prospérité et leurs jeux sexuels vulgaires, rompt astucieusement avec les rôles de doux rêveurs idéalisés avec lesquels on a plutôt tendance d’associer Anaïs Demoustier et Grégoire Leprince-Ringuet.

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Conclusion

Le charme provençal est définitivement rompu dans Gloria Mundi. Ce qui n’est pas pour nous déplaire, puisque notre premier coup de cœur de ce Festival d’Arras nous a justement fasciné par la noirceur de son propos. Pourtant, Robert Guédiguian ne s’y est pas subitement converti au pessimisme sous son aspect le plus nihiliste. Il continue vaillamment à suivre le type de personnage local dont il détient le secret : des hommes et des femmes sans prétention, ni pognon, qui font comme ils peuvent avec les cartes mineures que le destin leur a données, s’accrochant coûte que coûte au peu de fierté qui leur reste dans un monde du travail sans merci.



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