Critique : Quand passent les cigognes


Quand passent les cigognes

Russie, 1957

Titre original : Letjat zuravli

Réalisateur : Mikhaïl Kalatozov

Scénario : Viktor Rozov

Acteurs : Tatiana Samoïlova, Alekseï Batalov, Vassili Merkouriev, Aleksandr Chvorine

Distributeur : Potemkine Films

Genre : Guerre

Durée : 1h37

Date de sortie : 30 octobre 2019 (Reprise)

3,5/5

Le cinéma russe de l’époque de l’Union soviétique n’a pas vraiment bonne réputation en France et ailleurs en Europe de l’Ouest. A l’exception de quelques rares maîtres célébrés – en fait, il n’y en a qu’un seul avec lequel la communauté des cinéphiles occidentaux continue, voire rafraîchit périodiquement son histoire d’amour : Andreï Tarkovski – , l’essentiel de la production cinématographique de ces cinquante années passées derrière le rideau de fer ne paraît être guère plus qu’un instrument parmi d’autres de la propagande communiste. Il convient toutefois de soulever ce voile du préjugé idéologique, afin de se rendre compte que certains des films tournés pendant cette période de l’endoctrinement rapproché valent largement leurs contemporains américains, français ou italiens. C’est le cas de Quand passent les cigognes, Palme d’or au Festival de Cannes en 1958, qui relativise largement le pathos patriotique inhérent à ce genre d’histoire sur le sacrifice concédé en temps de guerre, au profit d’une passionnante histoire d’obsession romantique. Une intensité narrative considérable émane en effet du film de Mikhaïl Kalatozov, à l’image de son personnage principal, une femme au parcours tourmenté bien en avance sur son temps en termes de complexité émotionnelle et sociale, interprétée dans un véritable tour de force par Tatiana Samoïlova. La poésie magistrale de la forme y est au service d’une tragédie élaborée en sourdine, avec ce recul si saisissant par rapport à l’action, grâce auquel les films russes ultérieurs d’un Alexandre Sokourov, pour ne citer qu’un exemple accessible pour le public contemporain, avaient su nous enchanter autant que celui-ci.

© Mosfilm / Potemkine Films Tous droits réservés

Synopsis : Boris et Veronika s’aiment tendrement. Ils prévoient de se marier, quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Boris s’engage immédiatement, laissant derrière lui une fiancée qui n’aura que son dernier cadeau, un écureuil en peluche, pour se consoler. Lorsque ses parents sont tués lors d’un raid aérien, Veronika est accueillie par la famille de Boris. Son cousin, le pianiste Mark, tente de profiter de la situation, afin de séduire la rescapée.

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Un vertige mutuel

Au niveau du cinéma mondial, la fin des années 1950 préparait stoïquement l’avènement de la Nouvelle Vague et de tous ses mouvements annexes, qui allaient bouleverser de fond en comble l’esthétique et l’industrie du cinéma pour les décennies à venir. En attendant, le statu quo était voué à un immobilisme auquel seuls les cinéastes les plus courageux avaient osé se soustraire. Nous ne sommes aucunement familiers de la filmographie de Mikhaïl Kalatozov. Nous ne pouvons donc pas nous prononcer sur son rôle au sein de la communauté du cinéma russe. Était-il un précurseur, un chef de file ou bien juste un génie ponctuel ? Seuls des historiens du cinéma plus instruits que nous en la matière pourront vous le dire. Toujours est-il que Quand passent les cigognes fait preuve d’une étonnante virtuosité, que, tour à tour, la caméra y est déchaînée ou au contraire elle s’approche au plus près des personnages, enregistrant leurs tourments intérieurs tout en jouant astucieusement sur la profondeur de champ. Bref, ce film est une véritable merveille visuelle, qui fait succéder aux formes épurées de la topographie urbaine leur encombrement sans appel par des barrières anti-char, ainsi qu’au cadre ordonné des logements citadins le chaos des campements et des hôpitaux de fortune en Sibérie, le seul endroit, isolé et glacial, où une nation assaillie a encore pu se réfugier.

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Niet, c’est niet

Bien plus qu’une épopée héroïque sur l’effort de guerre consenti à la fois par les troupes sur le front et par la population restée dans l’arrière-pays, ce petit chef-d’œuvre dresse le portrait intimiste d’une femme, dont le bonheur initial se ternit au fur et à mesure qu’elle s’éloigne de son idéal romantique. Au début du film, Veronika n’est guère plus qu’une jeune adulte amoureuse, espiègle et presque encore innocente dans les jeux auxquels elle se prête avec Boris, comme celui dans la cage d’escalier pour savoir quand ils se reverront. Cette naïveté joyeuse subit une première fêlure, lorsque la fiancée apprend que son futur mari accorde plus d’importance à son devoir civique de soldat qu’à ses obligations conjugales. Sa détresse grandissante connaît son premier sommet avec la séquence magnifique de la mobilisation, où la dernière occasion d’un croisement des chemins échappe continuellement aux deux amoureux. Tandis qu’elle y est bousculée dans tous les sens par une foule euphorique, il est d’ores et déjà enrôlé dans des formes militaires plus rigides, contre lesquelles se brisera forcément le cadeau d’adieu, lancé par désespoir dans la cadence des pas de l’armée rouge. Or, la tragédie ira en s’accentuant, avec le cœur pur de Veronika qui sera brisé à de multiples reprises, sans jamais tout à fait abandonner l’idée fixe que son amant lui reviendra, une fois que les troupes seront démobilisées. Tatiana Samoïlova incarne ce personnage malmené avec une intensité extraordinaire, qui ne laisse souvent passer sa douleur indicible que par ses yeux hautement expressifs. En somme, il s’agit d’un rôle en or, auquel l’actrice s’abandonne corps et âme, à travers une interprétation qui aurait, elle aussi, mérité haut la main une récompense à Cannes ou ailleurs !

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Conclusion

Dans la longue liste de films récompensés du prix suprême au Festival de Cannes depuis plus de 70 ans, des perles cinématographiques se cachent qui valent largement la peine d’être redécouvertes ! Quand passent les cigognes est de celles-là : un film d’une redoutable poésie formelle qui permet en même temps à son actrice principale de briller dans un rôle, où toutes les contradictions de la vie d’une femme à l’époque de l’Union soviétique sont condensées. Et même les sursauts sporadiques du cahier de charges idéologique, comme la dernière séquence où pas tous les vétérans ne rentrent au bercail, y sont gérés avec une élégance et une sérénité, qui nous donnent envie de connaître davantage de ces films subtilement réfractaires au discours dominant de la doctrine communiste.



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