comment le coaching a révolutionné le job d’entraîneur


Très limité historiquement, le coaching en cours de match s’est développé en même temps que les approches tactiques se sont approfondies et complexifiées. Une rencontre peut aussi se gagner ou se perdre sur le banc, et, dans le sillage de Pep Guardiola, les entraîneurs sont de plus en plus proactifs pour maximiser leurs chances de succès.

Téléphone à l’oreille, main devant la bouche pour masquer le mouvement de ses lèvres, Mauricio Pochettino livre ses instructions à son adjoint Jesús Pérez, une vingtaine de mètres en contrebas. Suspendu, l’entraîneur argentin purge une sanction avec bénéfices: il vit Liverpool-Tottenham en tribune au côté d’un analyste des Spurs, avec un point de vue aérien bien plus convenable que la zone technique pour évaluer le rapport de force tactique du match.

Pochettino a noté les boulevards que son équipe laisse dans les couloirs. Dans son 5-3-2 en phase défensive, le trio du milieu Eriksen-Sissoko-Alli a bien du mal à coulisser assez vite sur la largeur pour empêcher les latéraux des Reds de faire le jeu. Robertson en a profité pour servir Firmino sur l’ouverture du score. Alors à la demi-heure, le technicien londonien entre en action et replace Lucas côté gauche, formant un 5-4-1 sans ballon. Une solution d’appoint qui stabilise son équipe jusqu’à la pause, au cours de laquelle il procède à autre ajustement : un passage en 4-4-2 qui déplace trois joueurs et retire un défenseur central, rectifiant toute la manière de défendre comme d’attaquer.

La proactivité tactique de Mauricio Pochettino a offert une bien meilleure maîtrise aux Spurs en seconde période et les munitions pour ne pas repartir bredouille des bords de la Mersey. Leur défaite finale (2-1) rappelle toutefois que certains facteurs, comme l’efficacité, échappent encore au contrôle de l’entraîneur. « C’est un sport imprévisible, un sport où l’on score peu, où les épisodes individuels ont une influence énorme, relevait Carlo Ancelotti sur ESPN FC en janvier 2017. Et un manager ne peut pas vraiment contrôler ça. Tout ce que vous pouvez faire, c’est vous donner une meilleure chance de réussir. » Ce qu’a fait son collègue argentin, dimanche dernier, en corrigeant un plan de départ inadapté. « Le meilleur plan B, c’est d’avoir raison sur le plan A, glissait Chris Coleman, alors en charge du Pays de Galles, dans une convention de sélectionneurs post-Euro 2016. Mais si vous voyez que votre plan ne fonctionne pas, vous faites des changements pour tenter d’obtenir un résultat. » Cela n’a pourtant pas toujours été le cas.

Le coach d’antan, une figure périphérique spectatrice

« Il faut accepter que le jeu appartient aux joueurs », intimait Arsène Wenger dans le magazine officiel d’Arsenal, en 2015. La formule s’applique particulièrement bien au premier siècle d’existence du football. L’entraîneur, figure initialement périphérique au pouvoir décisionnaire limité, a certes progressivement gagné en influence. Des personnalités emblématiques comme Herbert Chapman, Matt Busby, Bill Shankly et Helenio Herrera en ont fait l’incarnation de la politique sportive du club. Dès lors, les coachs ont concentré les décisions stratégiques préparatoires, fixant un cadre de plus en plus rigoureux, comme le ritiro (la mise au vert) systématique d’Herrera, double champion d’Europe avec l’Inter (1964, 1965) à la force de son catenaccio. Les quatre-vingt-dix minutes du match, toutefois, restaient la chasse gardée des joueurs.

Au coup d’envoi, les entraîneurs devenaient ainsi de simples spectateurs. Même quand un joueur se blessait, comme le capitaine français Robert Jonquet en demi-finale du Mondial 1958 face au Brésil: victime d’une fracture du péroné sur un tacle de l’attaquant Vavá, alors que les Bleus étaient revenus à un partout, il ne put être remplacé et dut terminer le match dans un coin du terrain, « figurant courageux » dixit l’envoyé spécial de L’Équipe Jacques de Ryswick, jouant seulement quelques touches en claudiquant. Les Bleus s’inclinèrent 5-2, et il faudra attendre douze ans de plus pour que le remplacement soit autorisé en Coupe du monde, bien loin encore des altérations tactiques d’aujourd’hui.

Changements en Coupe du monde

Contrairement à Mauricio Pochettino, les entraîneurs ne changeaient pas leur fusil d’épaule quand leur plan initial était en échec. Lorsque Garrincha martyrisa l’arrière gauche mexicain José Villegas à l’entame de la Coupe du monde 1962, le sélectionneur d’El Tri ne troqua pas son 4-3-3 pour une défense à cinq en vue de mieux le contrecarrer. C’était aux joueurs de tenir bon, d’imaginer eux-mêmes des solutions.

L’autorisation du remplacement tactique (à partir de 1967 en Angleterre), l’extension du nombre de remaniements autorisés (jusqu’à trois en 1995, plus un en prolongation depuis l’an dernier) ainsi que l’élargissement des solutions sur le banc (d’un joker à trois, puis cinq, puis sept aujourd’hui et jusqu’à douze en Serie A) conduisent finalement aux premiers ajustements motivés stratégiquement plutôt que physiquement, offrant aux coachs un autre levier d’action sur le match. Dans The Numbers Game, en 2013, Chris Anderson et David Sally évaluent l’impact des entraîneurs sur l’issue d’une rencontre à 10% seulement. Mais à mesure que l’approche tactique se peaufine et se complexifie, que l’étude de l’adversaire s’approfondit, les coachs prennent un rôle beaucoup plus actif dans l’écriture du scénario du match.

Coaching gagnant, coaching perdant

La main de Dieu et la chevauchée folle de Diego Maradona, en quart de finale de la Coupe du monde 1986, n’auraient peut-être pas la même aura aujourd’hui si Bobby Robson, le sélectionneur anglais, avait fait entrer John Barnes avant la 74e minute. Face au 3-5-2 de l’Albiceleste, exposé sur les côtés, l’ailier gauche de Watford et future légende de Liverpool a multiplié les débordements, déposé un centre décisif sur la tête de Gary Lineker pour le 1-2 et donné dans la foulée une balle d’égalisation identique, gaspillée cette fois par l’actuel présentateur de Match of the Day.

Autre coaching, entré dans l’histoire: le choix réfléchi de l’entraîneur de Liverpool Rafa Benitez à la pause de la finale de Champions League 2005, face au Milan. Mené 3-0, il fait entrer un milieu, Dietmar Hamann, plutôt qu’un attaquant, rééquilibrant son équipe en renforçant son entrejeu, rampe de lancement de la folle remontée. « Le coach est un décideur, certifie l’Espagnol. Faire gagner ou faire perdre, ça marche dans les deux sens. » Luis Fernandez s’en souvient sûrement, lui qui a sorti l’un après l’autre tous ses créateurs (Arteta, Benarbia, Okocha) pour préserver l’avantage de trois buts du PSG à La Corogne, en 2001. Résultat, une incapacité croissante des Parisiens à tenir le ballon, une pression écrasante et une remontada cruelle (4-3).

C’est toute la complexité du changement en cours de match, mobilisant à la fois sens du timing, lecture tactique, compréhension de la dynamique du match et réflexion psychologique. « L’entraîneur influe beaucoup sur un match, surtout via les changements, estimait en 2017 Ernesto Valverde, alors encore à l’Athletic Bilbao, dans un entretien pour la télévision du club basque. Pas tant pour le changement lui-même que pour le message qu’il envoie à l’équipe. Et aussi pour le moment auquel on fait le changement. Il faut être attentif à ça. Au moment de faire un changement, on ne change pas qu’un joueur, on envoie aussi un message. » Il est assez clair quand un technicien l’effectue à la mi-temps, comme Unai Emery dans des proportions déjà inédites sur une saison de Premier League pour Arsenal (vingt fois jusqu’ici), quand il concerne trois joueurs en même temps ou quand il a lieu dans les arrêts de jeu avec le score en sa faveur. Il n’est pas toujours compris par les joueurs, dépossédés de leur pouvoir de décision par une force extérieure omnipotente. Les actes de rébellion des joueurs, tels Kepa Arrizabalaga avant les tirs au but en finale de la League Cup, sont sanctionnés.

Désormais, les entraîneurs doivent briller dans les deux temporalités tactiques: la période lente de la semaine de préparation du match, accélérée toutefois par l’encombrement des calendriers; le moment rapide du match, qui impose des réactions rapides au scénario et au plan adverse pour maximiser les chances de réussite évoquée par Ancelotti. Un protagonisme périlleux s’il est précipité, déstabilisateur s’il manque de clarté. D’où le recours à de petits papiers pour transmettre les consignes.

Micro-tactique et planification temporelle

Au Bayern, Pep Guardiola était adepte de ces multiples corrections micro-tactiques. « On avait systématiquement un plan A, un plan B, un plan C, témoignait Dante dans Les Entraîneurs révolutionnaires du football. Avant le match, on avait envisagé et travaillé toutes les sorties de balle en fonction du pressing adverse. On avait une capacité d’adaptation énorme. » « En cours de match, il va, par exemple, dire à l’attaquant de faire des courses différentes, ou ajuster légèrement la position des milieux centraux l’un par rapport à l’autre », complète son général d’alors Philipp Lahm. Ce fut encore le cas à Fulham (2-0), samedi dernier, avec une rotation de son triangle de l’entrejeu après une vingtaine de minutes pour éteindre un début de révolte des Cottagers, puis en adaptant après la pause son schéma de relance à un changement tactique londonien. Au risque d’être accusé de sur-coacher quand certains choix s’avèrent contre-productifs.

Fulham-Manchester City

« Le fait est que, les jours de match, les entraîneurs peuvent faire peu de choses, oppose Carlo Ancelotti à ESPN FC. Vous faites votre travail pendant la semaine. Même avant un match, il y a peu de choses que vous pouvez ajouter que vous n’avez pas encore dit. Et pour ce qui est de la lecture du match et des ajustements… Je ne sais pas. D’abord, on ne voit pas bien le match depuis le banc de touche. Quand je regarde nos matchs ensuite, je remarque plein de choses que j’ai manquées la première fois parce que j’ai un angle de vue différent. Et de toutes manières, la plupart des changements qu’un entraîneur effectuera sont du bon sens, jouer sur les pourcentages. Ou des choses que l’on a déjà planifiées en amont, basées sur des situations de match. » Comme quand Eddie Howe séquence en deux la réception de Manchester City (0-1), le mois dernier: rester dans le match dans un 5-4-1 ultra-défensif jusqu’à la 75e minute, avant de lancer deux attaquants de plus et d’aller presser haut pour tenter (en vain) d’arracher quelque chose dans le dernier quart d’heure.

« Normalement, on ne peut pas avoir trop d’influence sur un match en tant qu’entraîneur, mais avec un changement de système, on en a, soulignait tout de même Jürgen Klopp au Daily Mirror, en mai dernier. C’est généralement la dernière chose que l’on veut faire, parce qu’on a entraîné l’autre système. Mais on le voit et il faut le faire. » En tardant à remanier un entrejeu qui s’effritait, dimanche dernier contre Tottenham, l’entraîneur allemand a d’ailleurs manqué de contribuer, par son attentisme, à une contre-performance compromettante dans la course au titre. Comme Salah, Mané, Firmino et tous les autres Reds, il aura un rôle crucial pour gérer au mieux les sept ultimes étapes vers une éventuelle dix-neuvième couronne d’Angleterre.





RMCSport

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