Economie, géostratégie… Les arguments de Xi Jinping face à Emmanuel Macron pour sa visite en France



Après l’Italie, le président chinois poursuit une mini-tournée européenne qui passe par trois jours de visite d’Etat en France.

Le président chinois Xi Jinping entame dimanche 24 mars en France une visite d’Etat de trois jours sur fond de tensions commerciales. Les investissements tous azimuts de Pékin et ses « nouvelles routes de la soie » poussent Paris, Berlin et Bruxelles à tenter de mettre en place une stratégie commune européenne face à cet allié stratégique. Dans quel état d’esprit Xi Jinping arrive-t-il en France ? Franceinfo a demandé à Alice Ekman (responsable de la Chine à l’Institut français des relations internationales, et auteure de La Chine dans le monde aux éditions du CNRS) et Jean-Paul Tchang (économiste et cofondateur de la newsletter mensuelle La Lettre de la Chine) comment le président chinois allait aborder sa visite en France.

Une « opération séduction »

La visite d’Etat de trois jours de Xi Jinping en France est « une visite importante en termes de positionnement politique et géostratégique », estime Alice Ekman. Le contexte est celui de « tensions renforcées » entre la Chine et les Etats-Unis. « Xi Jinping essaie de lancer une opération séduction vis-à-vis de l’Europe pour relancer des partenariats, des liens, des échanges. Il souhaite jouer sur un ressentiment commun, une insatisfaction commune vis-à-vis de certaines décisions de Donald Trump, par exemple sur le nucléaire iranien ou le climat. Il essaie de positionner la Chine comme un acteur responsable qui jouerait le jeu du multilatéralisme. »

Cette « opération séduction » s’adresse à la France et plus largement à l’Europe. « Il va envoyer des signes positifs, explique Jean-Paul Tchang, et essayer de rassurer l’Europe sur l’image de la Chine, la menace qu’elle représenterait, dans le contexte du conflit commercial avec les Etats-Unis. Dans un contexte de montée du protectionnisme, la Chine considère l’Europe comme un partenaire extrêmement important. »

« Participez à notre initiative des ‘nouvelles routes de la soie’ et la Chine fera tout pour que l’Europe y trouve son compte : c’est probablement le message que Xi Jinping fera passer », résume Jean-Paul Tchang. L’enjeu est à la hauteur des craintes françaises et européennes : Pékin est soupçonné de vouloir cimenter son influence, contrôler des matières premières et écouler ses surcapacités industrielles. Ces routes « ne peuvent être celles d’une nouvelle hégémonie » qui placerait en « vassalité » les pays traversés, s’alarmait en janvier 2018 le président français Emmanuel Macron.

La carte du multilatéralisme

« Le multilatéralisme, c’est un terme vague mais concrètement cela veut dire la gouvernance mondiale » : le décor est planté par Alice Ekman. « La Chine de Xi Jinping, depuis 2013, veut restructurer la gouvernance mondiale, explique-t-elle. Elle le fait avec plus de vigueur depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Elle aimerait le faire avec la France. Mais quand Xi Jinping et Emmanuel Macron parlent de multilatéralisme, ils veulent dire des choses différentes. »

La Chine voit dans le multilatéralisme un levier pour asseoir son influence et elle est à l’initiative depuis plusieurs années. « Dès 2012, rappelle Alice Ekman, sous Hu Jintao, la Chine a créé des mécanismes de coopération au sein de l’Union européenne, tel que le 16+1 qui englobe des pays d’Europe centrale et orientale, dont certains Etats non-membres. La Chine crée de nouvelles institutions, un nouveau forum de coopération sur le sol européen qui sont vus par Bruxelles, mais aussi par Paris et par Berlin, comme problématiques parce qu’ils pourraient changer la nature de la coopération. »

Du côté d’Emmanuel Macron, le multilatéralisme est une réponse obligée et prend la forme d’une cohésion européenne qui reste à trouver. A son initiative, une rencontre se tiendra mardi à Paris et réunira le président chinois Xi Jinping, la chancelière allemande Angela Merkel et le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. « Pour défendre le multilatéralisme la discussion doit se passer au niveau de l’Europe et non pas de la France seule », a fait valoir l’Elysée.

Pour Xi Jinping, cette visite d’Etat et les échanges avec Emmanuel Macron sont donc cruciaux. « La France et la Chine sont les deux pays champions du multilatéralisme, note Jean-Paul Tchang. Emmanuel Macron prétend à un rôle de leader en Europe et Xi Jinping espère que l’amener sur une position plus positive de coopération avec la Chine sera un message pour les autres partenaires européens. »

Donald Trump, pour qui le multilatéralisme est un repoussoir, pourrait bien peser à distance sur les discussions. « Les tensions avec les Etats-Unis peuvent profiter à l’Europe en termes de négociations, selon Jean-Paul Tchang. Les Chinois sont à la recherche de partenaires plus fiables et constants que les Etats-Unis. »

Des perspectives commerciales

La Chine est un partenaire commercial essentiel pour la France. La Chine est le septième client de la France (la part de marché française en Chine est de 1,4%) et surtout son deuxième fournisseur (la part de marché chinoise en France est de 9%). Et les perspectives de progression des exportations françaises sont importantes. « La Chine est train de devenir le premier marché du monde, explique Jean-Paul Tchang. Toute la politique chinoise est tournée vers la consommation. C’est un gigantesque marché pour les produits de consommation et les produits agroalimentaires. La France est déjà la première parmi les pays européens et peut continuer à avoir des parts de marché très importantes. Il suffirait que la Chine fasse un tout petit pas, ce serait un très grand pas pour la France et ses produits agroalimentaires. »

Reste à savoir si, pour profiter de ces perspectives commerciales, la condition est de s’inscrire dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ». Une initiative que vient de rejoindre l’Italie : au total, 29 contrats ou protocoles d’accords ont été signés, portant selon le gouvernement italien sur « 2,5 milliards d’euros et un potentiel total de 20 milliards ». Peu probable que la France suive le même chemin, selon Alice Ekman. « Xi Jinping veut institutionnaliser et formaliser les projets chinois, que l’Italie et la France signent des accords-cadres sur les ‘nouvelles routes de la soie’ en particulier. L’Italie vient d’en signer un, il est très improbable que la France en signe un. La France ne souhaite pas formaliser ce projet de coopération qui reste flou. »



FranceTVinfo

A lire aussi

Laisser un commentaire