Exfiltrés, un thriller sur les départs en Syrie: "Le gouvernement ne sait pas quoi faire de ces citoyens"



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Comment est né Exfiltrés? De l’envie de parler de la radicalisation?

Il y a plusieurs films et documentaires sur la radicalisation, mais ce n’est pas vraiment le sujet d’Exfiltrés. Le film ne raconte pas l’avant, mais le moment où part le personnage de Faustine (Jisca Kalvanda, la révélation de Divines). C’est tiré d’une histoire vraie. Ce qui m’intéressait était que ce n’était pas la personne la plus fanatique, la plus radicalisée qui soit. Elle est partie – ce qui ne l’excuse en rien – portée par une espèce de monde social vendu par Daesh qu’elle espérait retrouver là-bas, comme une place qu’elle n’aurait pas trouvée dans la société française et qu’elle aurait trouvée là-bas. Elle était assistante sociale: c’est la possibilité de travailler dans une maternité qui l’a convaincue de faire ce voyage délirant.

Quel est donc le sujet d’Exfiltrés?

C’est l’histoire de trois personnages de la même génération, qui ont entre 25 et 35 ans aujourd’hui, et qui se retrouvent comme chaque génération à s’interroger sur leur place et à s’engager. Il y en a certains qui s’engagent plutôt positivement, comme les personnages de Gabriel (Finnegan Oldfield) et d’Adnan (Kassem Khoja), et d’autres du mauvais côté, comme Faustine. Ils viennent de milieux sociaux et de pays différents, n’ont rien en commun, mais ils vont se croiser dans cette histoire.

Selon les spécialistes de la radicalisation, ce sont principalement des hommes qui partent. Les fictions qui traitent de ce sujet choisissent au contraire de mettre en scène des femmes. Pourquoi?

Je ne peux pas répondre pour les autres, mais ce qui m’a intéressé dans le parcours de cette femme, c’est qu’elle est partie non seulement pour des raisons autres que la radicalisation et le fanatisme, mais avec son enfant. Cela me donne, en tant que réalisateur de fiction, la possibilité d’avoir un personnage avec lequel on n’est pas en accord au départ et avec lequel on l’est ensuite, puisque que l’on a envie de la voir sauver son enfant.

Jamais je n’aurais eu l’idée de faire un film sur un des frères Clain [qui a revendiqué au nom de Daesh les attentats du 13 Novembre, NDLR] ou sur un des terroristes du Bataclan. Ce sont des personnages irrécupérables. On peut raconter l’histoire de personnages complexes et pas uniquement positifs, mais, à un moment, il faut quand même pouvoir être un tout petit peu avec eux. Avec Faustine, j’ai l’impression que l’on a cette possibilité.

Le policier joué par Xavier Legrand [le réalisateur de Jusqu’à la garde] explique dans une scène que les femmes qui rejoignent Daesh ne reviennent pas, contrairement aux hommes.

Oui. Il se trouve que Faustine est la première à être revenue. C’est une des seules, car le film se déroule à un moment où c’était encore possible [de s’en sortir]. Certaines sont dans des camps de réfugiés – avec une question [qui se pose pour le gouvernement]: faut-il les faire revenir? Généralement, elles ont été emprisonnées dans des madâfas [prison pour femmes, NDLR] en subissant des traitements violents, violées ou tuées.

Comment avez-vous reconstitué Raqa?

Beaucoup de fictions sur la guerre en Syrie se tournent aujourd’hui au Maroc. Ce que je ne voulais pas, car le Maroc ne ressemble pas du tout à la Syrie. J’avais aussi des seconds rôles importants qui devaient être joués par des Syriens. Je n’avais pas du tout envie de les faire jouer par des Marocains ou des Maghrébins. Ils ne parlent pas le même arabe et, physiquement, ils ne se ressemblent pas. J’avais besoin que ce soit des Syriens qui jouent et racontent cette histoire. Deux pays ont un million de réfugiés syriens dans cette région: le Liban et la Jordanie. Je me suis orienté vers la Jordanie, qui a des frontières communes avec la Syrie, et dont certains quartiers d’Amman ressemblent vraiment à Raqa. On a peu construit. On a surtout fait de l’aménagement. Beaucoup de gens de l’équipe de décoration jordanienne avaient passé du temps en Syrie avant la guerre civile. Il y avait aussi des Syriens sur le film. On a fait très attention pour que ce soit le plus réaliste possible.

Il y a une scène très forte où des enfants visionnent des vidéos de propagande de Daesh comme ils regarderaient un dessin animé. Comment dirige-t-on des enfants dans une scène pareille?

C’est le tournant du film, le moment où Faustine comprend qu’elle doit sauver son enfant. Elle se rend compte que si cela continue, il va être radicalisé et devenir un combattant. C’est une image très forte, car ce sont des enfants en train de jouer qui sont aspergés par la propagande de Daesh, qui est la plus radicale qui soit. Je ne vous dirai pas ce que je leur ai montré, mais je ne leur ai pas montré ce qu’on voit dans le film. On essaye d’obtenir l’attention et la fascination de l’enfant. Je me suis plongé, pour préparer le film, dans ces images de propagande de Daesh. C’est horrible, mais c’est très bien fabriqué. C’est un rouleau-compresseur très efficace.

Dans les fictions sur les départs en Syrie, comme Le Ciel attendra, Ne m’abandonne pas et Exfiltrés, l’accent est placé sur la famille qui se substitue à la police. Pourquoi?

Au delà du contexte syrien, le film raconte l’histoire d’un couple auquel on peut tous s’identifier: que faire lorsque l’autre – qui peut être un homme ou une femme – enlève son enfant? Il y a aussi un problème avec le gouvernement qui ne sait pas quoi faire avec ces citoyens de leur pays. On comprend dans le film, à travers notamment le personnage de Xavier Legrand, que les institutions ne veulent pas prendre en charge ce problème et ne font rien pour ramener Faustine et le petit. Ce que vont faire ces deux jeunes, Gabriel et Adnan, qui montent, dans une cuisine, avec les moyens du bord, une opération d’exfiltration.

Le happy end est-il possible dans un film comme Exfiltrés, alors que la situation en Syrie n’a pas changé?

J’aime les happy ends, mais il faut que ce soit le plus juste par rapport à ce que l’on raconte. Ce que je trouve le plus positif dans l’histoire, c’est qu’il y a une possibilité que des jeunes s’engagent et réussissent des choses que les institutions ne réussissent pas. Ces jeunes montent en plus une opération pour sauver une Française qui a priori n’est pas du tout de leur camp. Ils y arrivent, mais cela provoque des victimes collatérales dans les réseaux qui les ont aidés. Et aujourd’hui, Gabriel et Adnan continuent d’aider des résistants syriens à sortir du pays.